► L’Ouest politique d’André Siegfried à l’épreuve des faits

Venant nourrir le tableau politique général d’un Ouest conservateur à plus d’un titre sous la Troisième République — y compris par la résistance du courant bonapartiste, de ses journaux jusqu’à ses cadres — le travail de l’historien André Siegfried (1875-1959) a longtemps représenté l’étude de référence de géographie électorale dans cette région.


Dans une large mesure, le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République d’André Siegfried est l’œuvre pionnière de géographie et sociologie électorales. L’homme ne puisait certes pas son analyse de rien, puisque, fils de Jules Siegfried1, député-maire du Havre, il s’essaya un temps à la politique, visant par trois fois la députation, sans succès.

Au-delà de sa fine connaissance de la géographie française et son approche narrative, qui s’inspire d’un Vidal de la Blache2, les échecs électoraux successifs d’André Siegfried semblent bien lui avoir donné une partie de l’inspiration de son Tableau politique3, qui traitait d’événements alors immédiats (les quarante années le précédant).

Tout à la fois base de réflexion sur la nature de cet Ouest politique, et étude appelée à être complétée par des travaux postérieurs, elle est régulièrement dépassée depuis lors dans ses analyses, comme dans les Paysans de l’Ouest de Paul Bois (1960), qui prend cette fois-ci comme focale le département de la Sarthe. Au reste, que penser, que conserver du Tableau de Siegfried et son analyse sociale et politique de l’Ouest au XIXe siècle ?

En 1913, dans son Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, André Siegfried dressait la première étude connue de sociologie électorale. Il y postulait une théorie novatrice : l’influence de la géologie sur le vote, affectant tel type de vote à tel type de pays de France4 de réalité beaucoup plus concrète que les divisions territoriales officielles bâties en 1789-1790 (départements, arrondissements et cantons), « souvent factices » selon l’auteur. De cet ouvrage, et partant de ce présupposé géologique expliquant les dynamiques électorales, on retint ainsi la phrase selon laquelle « Le granite vote à droite, le calcaire vote à gauche. »

Le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, œuvre maîtresse

Le Tableau politique de la France de l’Ouest (1913), œuvre maîtresse d’André Siegfried

Dans le Tableau politique de la France de l’Ouest, Siegfried explique ainsi par la nature géologique des sols le comportement électoral dans une quinzaine de départements, depuis les débuts de la Troisième République. Se basant prosaïquement sur un dicton local affirmant que le granite donnait le curé, et le granite, l’instituteur, l’auteur établit en conséquence une relation directe entre la géographie et comportement électoral, principalement à partir de l’exemple de la Vendée.

À la division géologique du territoire — plaine calcaire au Sud, bocage granitique au Nord — il superposa donc une division des comportements électoraux, avançant à raison que le sol granitique favorisait une dispersion de l’habitat, la ruralité et la grande propriété foncière. Dans ce type d’habitat, les figures sociales du noble et du prêtre, le « trône et l’autel », demeurent donc centrales et conditionneraient, selon Siegfried, le vote conservateur de droite du Nord de la Vendée.

Inversement, les sols calcaires favorisant un habitat plus resserré, l’urbanité, la petite bourgeoisie et la petite propriété, le rôle de l’Église y et moins évident. Selon ce point de vue, serait alors expliqué que le Sud de la Vendée vote alors « à gauche », ce qui, dans les deux premières décennies de la Troisième République, revient à un vote républicain.

Mais cette théorie d’un clivage droite-gauche par la nature des sols veut aussi progresser plus en amont dans la chronologie politique, proposant une partition de la Vendée entre un Nord monarchiste « blanc » et un Sud républicain « bleu » dès les années de guerre 1793-1794.

Très tôt, l’analyse par André Siegfried d’une géographie électorale s’expliquant par les sols est perçue comme simpliste. En 1955, dans la Revue française de science politique, Raymond Aron, écartant la dualité du système siegfriedien, indique que l’ « on trouve l’hétérogénéité géographique quand on la cherche, on trouve les deux blocs quand on les organise ». Il laisse ainsi entendre que les analyses de Siegfried relativement à la géographie électorale de l’Ouest français sont formulées à dessein, plutôt que par l’observation de preuves objectives.

L’auteur, au demeurant, ne niait pas que d’autres facteurs entraient en jeu pour expliquer les comportements électoraux des départements de l’Ouest, à commencer par les interactions sociales, les histoires et traditions locales des différents pays et l’influence de l’Église, surtout parmi les populations rurales. Ainsi, selon le propre nuancement de son point de vue, « les rapports de la géologie et de la politique, réels cependant, ne peuvent être présentés que de façon indirecte ».

Au fond, que retenir de l’Ouest de Siegfried, dans sa géographie et son analyse ? Faut-il les rejeter en bloc ? Non, sans doute, mais si l’on veut encore, un siècle plus tard, s’en servir comme d’une base de réflexion, encore faut-il largement l’approfondir, et la nuancer.

Au caractère d’analyse trop strictement géographique des territoires politiques, il manque au travail de Siegfried le récit des acteurs, de leurs interactions et concurrences : des jeux de pouvoir. Par exemple, en restant concentré sur la nature géologique de tel ou tel territoire, Siegfried minore de fait l’histoire politique de ces territoires. Or, cette réalité demeure largement conditionnée par les épreuves de la Contre-Révolution, les ressentis du temps de guerre s’étant mués en un comportement électoral d’adhésion au royalisme.


1 — Jules Siegfried (1837-1922), après s’être investi dans le négoce de coton aux côtés de son frère et l’ouverture d’une succursale à Bombay, devient richissime. Son aisance lui ouvre les facilités d’une carrière politique au Havre, où il a installé son entreprise. Nommé premier adjoint du maire républicain Ulysse Guillemard en 1870, il devient maire lui-même 1878. Élu à la Chambre des députés (1886), il rejoint l’Union républicaine, d’héritage gambettiste. Parlementaire durant près de quarante ans, à la Chambre et au Sénat, il patronne au soir de sa vie la jeune carrière de René Coty, futur président de la République.

2 — Paul Vidal de la Blache (1845-1918), géographe, et l’initiateur en 1891 de la revue des Annales de géographie, qui renouvelle en profondeur la pratique et la pensée géographique.

3 — Comment interpréter autrement, par exemple, ce passage qui, dans l’introduction, semble en fait correspondre à un ressenti personnel de campagne électorale : « L’expérience des politiciens n’ignore pas [les] facteurs solides du jeu électoral. Les militants constatent, sans approfondir, que tel canton par exemple est « bon », tel autre « mauvais », et ils opèrent en conséquence. Mais l’observateur (…) réalise alors que, dans l’ouragan électoral, le candidat même le plus vigoureux n’est pas beaucoup plus qu’un flotteur soulevé ou laissé par le flot et qui marque le niveau plutôt qu’il ne le détermine. » ?

4 — Ainsi, selon Siegfried : « Sous l’apparence mouvante des élections se (…) dessinent des tempéraments politiques régionaux. Il y a aussi des tempéraments provinciaux, départementaux, communaux ; il y a plus exactement encore (car les divisions administratives sont souvent factices) des tempéraments politiques répondant à ces profondes individualités naturelles que sont les « pays » de France. »

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