► Les élections législatives de 1869 en Loire-Inférieure

Les dernières élections du Second Empire sont organisées les 31 mai et 14 juin 1869. Elles renouvellent le Corps législatif, chambre basse du Parlement. C’est un scrutin d’arrondissement uninominal, et, faute de majorité acquise parfois au premier tour, en deux tours, le cas échéant. Pour cette élection, le département de la Loire-Inférieure est scindé en autant de circonscriptions législatives que de députés à élire, soit quatre.


Ici comme partout en France, prédomine le système de la candidature officielle, par lequel un candidat est choisi par le Gouvernement, et donc soutenu par l’administration locale, y compris pour son affichage officiel. Ces candidats du régime sont également défrayés. La pratique est logiquement dénoncée par les républicains.

  • Première circonscription : Thoinnet réélu au premier tour

Dans la première circonscription, qui comprend le pays d’Ancenis, le député en place est un fervent soutien de l’empereur : Charles Thoinnet de la Turmelière (1823-1887), ancien conseiller de Préfecture, conseiller général (élu dans le canton de Nozay) et par ailleurs, maire de Liré, dans le Maine-et-Loire. Candidat officiel du Gouvernement, il se présente pour la quatrième fois à la députation en Loire-Inférieure.

Thoinnet de la Turmelière est élu dès le premier tour de scrutin, avec un total d’environ 20 000 voix, pour 33 000 votants et 42 000 inscrits, contre le comte de Cornulier-Lucinière (13 000 voix), un légitimiste, conseiller municipal de Nantes, et ancien conseiller général sous la Deuxième République.

  • Deuxième circonscription : duel Gaudin-Guépin

La mort, le 1er janvier 1869 à Paris, du député libéral Victor de Lanjuinais1, change la donne dans la deuxième circonscription de la Loire-Inférieure. Sa victoire d’une courte tête, six ans plus tôt, contre le candidat officiel présenté par le Gouvernement, incite alors ce dernier à un redécoupage électoral en sa faveur, qui vient modifier la composition de cette circonscription, en intégrant des communes du Vignoble, notamment Vertou (1 440 électeurs inscrits), réputée « bonapartiste ».

Cette élection semble d’autant plus à l’avantage du Gouvernement qu’elle met le candidat officiel face à une opposition nantaise éclatée, qui ne peut plus compter localement sur l’unité de l’Union libérale, coalition des oppositions de droite et de gauche. Le candidat officiel est Émile-François Gaudin, conseiller d’État, riche propriétaire terrien, qui cumule sa fonction au Gouvernement avec celle de conseiller général de la Loire-Inférieure (élu dans le canton de Riaillé). Contre lui, s’opposent trois candidats.

Les républicains, après l’échec d’un accord avec les libéraux, avancent Ange Guépin, l’ancien préfet de la Deuxième République, radical, mais soutenu par Le Phare de la Loire, journal des républicains modérés.

Les libéraux présentent une véritable tête d’affiche, l’écrivain parisien Lucien-Anatole Prévost-Paradol, collaborateur au Journal des débats, mais doté d’un programme politique réel qui dépasse sa simple stature d’homme de lettres2, et appuyé localement par le président de la Chambre de commerce de Nantes, Gabriel Lauriol, un républicain modéré. Se joignent au « Comité Paradol » des industriels, négociants et armateurs, aussi bien que, paradoxalement, L’Union bretonne, publication bonapartiste, qui paraît le préférer au candidat officiel.

Du côté des légitimistes, le choix d’une candidature se porte sur Henri Baillardel de Lareinty, baron, ancien diplomate, propriétaire de terres en Martinique, que soutient L’Espérance du peuple, journal légitimiste qui tire en Bretagne comme en Vendée.

À l’issue du premier tour, le 24 mai 1869, les républicains les plus avancés sont les grands vainqueurs du scrutin. Guépin est certes deuxième, mais avec trois cents voix de retard seulement par rapport au candidat officiel, Gaudin, malgré le soutien gouvernemental (11 671 suffrages exprimés, contre 12 001). De plus, si les communes rurales plébiscitent logiquement Gaudin, à Nantes même, Guépin arrive en tête.

Le camp républicain est d’autant plus conforté que, parmi les acteurs de l’ancienne Union libérale, il est en première position, devant Lareinty (5 208 voix) et Prévost-Paradol (2 042), dont le véritable « parachutage » est au final un échec.

Si au second tour, Gaudin l’emporte logiquement sur Guépin (16 832 voix contre 14 497), le candidat républicain compte sur de bons reports de voix, avec plus de huit cents suffrages supplémentaires par rapport au cumul des voix libérales et républicaines (13 713). Guépin rallie donc sur son nom une partie des voix légitimistes, par une hostilité commune au régime impérial.

Au demeurant, ces représentants dispersés de l’Union libérale, gagnante en 1863, rassemblent quasiment sept mille voix de plus que le candidat officiel au premier tour (18 921, contre 12 001), ce qui permet d’apprécier l’échec suscité par leur division3.

  • Troisième circonscription : Simon réélu au premier tour

La troisième circonscription de la Loire-Inférieure est celle, également depuis 1857, de Joseph-François Simon, maire et conseiller général du canton de Saint-Nicolas-de-Redon.

Candidat officiel du gouvernement impérial à quatre reprises, Joseph-François Simon affronte en 1869 Pierre de la Pervenchère, propriétaire terrien, qu’il bat dès le premier tour de scrutin, par 15 532 voix contre 9 629 (on compte 25 422 votants, et 32 876 inscrits).

Le député sortant est l’oncle de Fidèle Simon, cadre bonapartiste, et futur parlementaire. Ce dernier passera ensuite dans le camp républicain.

  • Quatrième circonscription : Fleury réélu au premier tour

Dans la quatrième circonscription de la Loire-Inférieure, qui regroupe principalement les cantons du Croisic, de Guérande, de Herbignac, de Saint-Étienne-de-Montluc et de Saint-Nazaire, Anselme Fleury (1800-1881) est le député élu de la Majorité dynastique au Corps législatif, sans discontinuer depuis 1852, comme candidat officiel.

En 1869, il se présente pour la quatrième fois aux suffrages des électeurs de la Loire-Inférieure. Le député parvient à se faire réélire, avec un total de 13 727 voix (pour 23 598 votants), contre 8 941 pour le libéral Armand Audiganne, économiste et historien, et 879 pour le légitimiste Pilet de Lautrec.

  • Une victoire pour le Gouvernement

En 1869, on compte donc, parmi les quatre députés de la Loire-Inférieure, quatre fidèles représentants du Gouvernement, tous désignés candidats officiels, et dont trois d’entre eux sont réélus à plusieurs reprises : depuis 1857 pour Thoinnet et Simon, et même depuis 1852 — le premier scrutin de l’Empire — pour Fleury. Dans ce contexte, la victoire de Lanjuinais, en 1863, est une exception qui semble de fort mauvais présage pour le pouvoir, puisqu’elle signifie le renforcement des libéraux et des républicains dans le département, même avec le concours intéressé (et temporaire) des monarchistes.

Parmi les adversaires du régime impérial, figure un nom que retrouveront les électeurs de la Loire-Inférieure lorsqu’il désigneront de nouveau leurs représentants, en 1871 : Pierre de la Pervenchère, qui se présente parmi les conservateurs.

1 — Fils d’un jurisconsulte rennais, Victor de Lanjuinais est avocat. Député de l’opposition sous la monarchie de Juillet, il se présente comme candidat de l’Union libérale — qui associe légitimistes, orléanistes et républicains — aux élections législatives de 1863, dans la deuxième circonscription de l’arrondissement de Nantes, et est élu sur le fil, avec quelques centaines de voix d’avance sur le candidat officiel.

2 — Le candidat libéral se range notamment au protectionnisme économique alors défendu par Thiers.

3 — Les reports de voix sont certes loin d’être une simple question d’arithmétique, de nos jours comme aux XIXe siècle. D’autres facteurs sont toujours à prendre en compte, notamment l’abstention et l’incertitude du vote des « centres », en quelque sorte. Un orléaniste vote-t-il ainsi pour Guépin par hostilité à l’Empire représenté par Gaudin ? Ou désigne-t-il Gaudin par opposition aux idées républicaines et radicales de Guépin ?. Cependant, il est tentant et, sans jugement de valeur aucun, de voir en l’attitude des anciens acteurs de l’Union libérale nantaise, six ans après leur succès, une erreur tactique et politique. La simple comparaison, au premier tour, des voix portées sur le candidat officiel, et du cumul des voix républicaines et libérales — soit la partie la plus « cohérente » idéologiquement et la moins conservatrice de l’Union libérale — montre en effet un vote nettement en faveur de ce dernier ensemble (12 001 voix contre 13 713). Or, comme rappelé plus haut, l’union entre libéraux et républicains, pourtant effectuée en 1863 et même élargie aux monarchistes, manque jusqu’au dernier moment de se faire dans cette circonscription, la présentation de deux candidats distincts (Guépin et Prévost-Paradol) n’étant que la conséquence de cette impossible unité. Entre temps, les idées républicaines et libérales gagnent du terrain, dans de grandes villes comme Nantes, mais aussi dans tout le pays. Déjà en progression en 1857, et recueillant 1,9 million de voix au scrutin de 1863, les candidats d’opposition à l’Empire atteignent 3,3 millions de voix en 1869. Les candidats officiels, inversement, accusent leur premier recul (4,4 millions de voix, contre 5,5 millions en 1863).

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