► L’élection municipale de 1977 à Rennes : une gauche unie, contre le pouvoir

Dans la ville de Rennes, lors de l’élection municipale de 1977, Henri Fréville (photo), choisit de ne pas se représenter. Ce sénateur-maire centriste, qui gère la capitale bretonne depuis vingt-quatre ans, parraine alors un jeune conseiller municipal, reponsable départemental des Républicains indépendants : Jean-Pierre Chaudet.


  • Jean-Pierre Chaudet, continuateur de Henri Fréville

Théoriquement, lorsque Henri Fréville, trente-huit ans, annonce son désir de ne pas solliciter un nouveau mandat, à l’automne 1976, la situation semble favorable pour la droite et le centre. Il n’est qu’à observer les derniers résultats électoraux pour s’en convaincre : lors de l’élection municipale précédente, en 1971, le maire avait été réélu dès le premier tour de scrutin, avec 58 % des suffrages exprimés.

En vue de sa succession, le maire sortant soutient son adjoint à l’urbanisme, élu en 1971, Jean-Pierre Chaudet. Professeur agrégé de droit public, Chaudet est membre des Républicains indépendants (RI), et soutient en conséquence le président Giscard d’Estaing. Yves Fréville, fils du maire un temps pressenti, avait auparavant décliné l’offre.

Le candidat fonde partiellement sa liste, Rennes Vivre ensemble, en intégrant des membres de la société civile (pour un tiers d’entre elle). Il s’entoure également d’un certain nombre de femmes, qu’il met en avant lors de sa conférence de presse de lancement de campagne.

  • Edmond Hervé, candidat du dialogue avec les administrés

Face au candidat unique de la droite, trente-quatre ans, l’union de la gauche oppose Edmond Hervé, conseiller général socialiste. Tout comme Chaudet, Hervé est universitaire, également dans le droit public.

Les reproches de la gauche face au duo Fréville-Chaudet se portent principalement sur leur rapport avec la population et l’urbanisme, jugé comme étant un « urbanisme de classe », réservant le centre-ville, et notamment le nouveau quartier du Colombier, aux catégories aisées.

Habile, la propagande du candidat Hervé critique la relation entre la municipalité et ses administrés, jouant sur la notion centre-périphérie et avançant celle de « centralisme culturel », imputée à la droite. Ce concept semble constituer une réponse aux accusations de la droite contre la mainmise du Parti communiste sur le projet culturel de la liste Hervé :

« Le sens de notre campagne visera à créer de nouvelles relations, au niveau de la Ville de Rennes : nouvelles relations entre le pouvoir municipal, les citoyennes et les citoyens ; nous estimons que le conseil municipal actuel agit dans la clandestinité et le secret. [Il faudra] de nouvelles relations entre la Ville et les entreprises, entre le centre et les quartiers. Il faut mettre fin, je pense, au centralisme qui existe, le centralisme culturel. Il faut mettre fin également à la ségrégation, à la spéculation (…) qui existent au sein de cette ville, car ceci va à l’encontre des intérêts généraux de la population. »

— Edmond Hervé, 4 février 1977

Devant composer avec une gauche très diverse, Hervé place logiquement en majorité des candidats du PS sur sa liste, soit vingt-quatre d’entre eux. Mais cette liste intègre également douze membres du Parti communiste, quatre radicaux de gauche, et même deux régionalistes de l’Union démocratique bretonne (UDB) ainsi qu’un gaulliste d’opposition. La liste Hervé s’appuie également sur les chevénementistes du Centre d’études, de recherche et d’éducation socialiste (CERES), ce qui sera abondamment décrié par la majorité de droite et son candidat.

Hervé compense toutefois cette image révolutionnaire avec le soutien explicite du premier secrétaire du Parti socaliste (PS) et ancien candidat à l’élection présidentielle, François Mitterrand. Ce dernier vient assurer de sa présence l’union de toutes les gauches, en étant l’orateur d’un grand meeting de campagne, le 5 mars 1977, salle des Lices.

  • Daniel Martin, l’alternative par l’autogestion

Face à ces deux listes principales, les rocardiens du Parti socialiste unifié (PSU) envoient Daniel Martin, secrétaire général de la section rennaise du parti. Enseignant tout comme ses deux compétiteurs, ce militant de l’autogestion socialiste est en fait un recalé des pourparlers avec la liste d’union de la gauche.

Au-delà du PSU, ses soutiens sont minimes, et ne dépassent guère les écologistes des Amis de la Terre. Sans avoir pu s’associer à l’UDB – présents sur la liste Hervé – ce candidat de gauche radicale fait une large part à la culture bretonne dans son projet municipal. Ce dernier s’intéresse également aux grandes thématiques environnementales du moment, comme en témoigne sa demande d’un démantèlement des centrales nucléaires. Autogestionnaire, le candidat prône également un plus grand pouvoir de décision accordés aux quartiers, dans la vie municipale. En cela, il ne semble pas beaucoup se distinguer du candidat Hervé, et de son souci de « créer des unités de vie dans les quartiers ».

Deux autres candidatures de gauche sont également à signaler.

  • Une poussée des gauches au premier tour

Le 13 mars 1977, à l’issue du premier tour de l’élection municipale, le taux de participation, supérieur à 73 %, s’avère supérieur à la moyenne des préfectures régionales. Hervé vire en tête, avec près de 49 % des suffrages exprimés (36 200 voix). C’est un sérieux revers pour Chaudet et la majorité sortante, qui plafonne à 42 % (31 600 voix), soit plus d’un tiers de voix perdues en six ans.

Si le premier réussit son union de la gauche, Chaudet peine ainsi à rallier aussi largement que son prédécesseur, malgré un bon socle de voix dans le centre-ville. Il est d’autant plus pénalisé en vue du second tour qu’en plus de terminer deuxième, il ne dispose pas de réserves électorales. Pour sa part, Hervé peut compter sur l’appoint d’une grande partie des 5,3 % de Martin, candidat du PSU, et les deux candidatures résiduelles de gauche (1,4 et 2,2 %). Au total, les gauches représentent donc 58 % des votants.

En réalité, la contre-performance de la liste de droite semble s’annoncer dès l’année précédente, lors des élections cantonales, avec la défaite du maire, Henri Fréville, contre un candidat socialiste, Jean-Michel Boucheron. Cet insuccès, au cœur des quartiers neufs de la ville (Cleunay, Maurepas, Villejean), pourtant mis en fonction par la majorité sortante, est logiquement exploité par Hervé, qui y perçoit « des signes annonciateurs » en vue de la probable défaite de la droite.

  • Au final, un duel logique Hervé-Chaudet

Raide et technique, Hervé, qui, lors du débat télévisé d’entre-deux tours, le 16 mars sur France 3, estime « exprimer la communauté rennaise » et agir en « homme de gouvernement municipal », revendique avec fierté l’épithète de « Saint-Just de Rennes » que lui attribuent ses adversaires.

En face, Chaudet s’affirme comme candidat proche des Rennais, revendique aussi de pouvoir être qualifié d’honnête — Hervé ne répond pas à cette invitation, lors du débat — et concentre l’essentiel de ses critiques sur deux éléments de la liste de gauche, la présence du PCF, et l’influence du CERES :

« Je reprocherai une chose à mon concurrent : c’est, pendant tout cette campagne, de n’avoir pas voulu montrer qu’il y aurait des communistes dans cette ville s’il gagnait, et de ne pas avoir voulu montrer — c’est là, et c’est sur ce seul point simplement où je lui adresserai une critique sévère — qu’il était de cette tendance socialiste du CERES, avec un certain nombre de ses amis, qui est une tendance franchement révolutionnaire. (…) Les Rennais savent très bien, et le diront dimanche, qu’ils ne veulent pas d’une équipe qui a caché ses véritables couleurs politiques, pendant un certain nombre de semaines. Ils savent très bien que le CERES veut la révolution. Il le dit dans tous ses mensuels, tel Le Repaire. Pourquoi ne l’a-t-il pas dit à Rennes ? C’est contre cela que je m’insurge ! »

— Jean-Pierre Chaudet, 16 mars 1977

Attaqué sur ses accointances avec l’extrême gauche, Hervé assure également bénéficier du soutien, plus rassurant, de Pierre Mendès France, ancien président du Conseil.

Logiquement, compte tenu du rapport de forces électoral, Hervé gagne l’élection au second tour, le 20 mars, avec 55,85 % des suffrages exprimés. Il semble donc avoir bénéficié de trois quarts de ses réserves théoriques, à gauche. Chaudet augmente légèrement son score, à 44,15 %. Amer, il estime que les Rennais n’ont pas pris en considération « l’immense travail effectué depuis de nombreuses années » à Rennes, notamment en termes d’urbanisme.

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