► Le mouvement légitimiste aux législatives de 1876 en Pays nantais

Le 28 janvier 1876, le Journal officiel publie le décret convoquant les « collèges électoraux » en vue de nouvelles élections législatives, prévues le 20 février suivant. Même dans un département acquis au conservatisme comme la Loire-Inférieure, l’issue apparaît comme incertaine pour les droites.


  • Un instant fédérateur à droite : la mort du représentant Rochette

Ernest Poictevin de la Rochette (1804-1876), représentant de la Loire-Inférieure

Début 1876 en Loire-Inférieure, la campagne législative à droite dérive de ce qui aurait sans doute dû être sa trajectoire la plus logique. En effet, avec la mort d’Ernest Poictevin de la Rochette, représentant1 élu en 1871 sur la liste de « fusion cléricale », union conservatrice associant légitimistes orléanistes et bonapartistes, les conservateurs trouvent dans le reccueillement le moyen de compter et reprendre leurs forces. Plus prosaïquement, il faut également lui trouver un successeur pour les élections législatives à venir : c’est en définitive son fils aîné, Antoine Poictevin de la Rochette (1837-1879), qui assume cette tâche dans l’urgence.

Le père, comme nous le disions, meurt en pleine campagne, le 19 janvier à Nantes, à soixante et onze ans. Un mois plus tôt encore, il est élu sénateur inamoviable (vingt-deuxième sur soixante-quinze). La figure du baron de la Rochette est unaniment saluée dans la presse de droite. Dans la nécrologie qu’il lui consacre le 29 janvier, l’hebdomadaire légitimite L’Ami de la verité ne tarit ainsi pas d’éloges sur l’ancien parlementaire :

[La Rochette est le] « bienfaiteur de la contre pour les pauvres, par les vastes défrichements qu’il avait entrepris, les grands progrès qu’il avait fait faire à l’agriculture [qui] avaient enrichi le pays et répandu l’aisance dans un grand nombre de familles. »

Adversaire inflexible de L’Espérance du peuple, L’Union bretonne, compte tenu des exigences au moins théorique de l’union conservatrice, en reste toutefois à un prudent hommage, pour ne se faire aucun ennemi à droite. Les jours précédant la mort de l’ancien représentant, il est pourtant peu amène vis-à-vis de son concurrent légitimiste.

Ainsi, le jour même du décès de La Rochette, dans son édition du 19 janvier, L’Union bretonne reproche encore à son fils, rédacteur en chef de L’Espérance du peuple, par la voie de la polémique, les critiques portées par les légitimistes à la candidature d’Émile Mellinet (1798-1894), ancien général, au prétexte que celui-ci serait franc-maçon, en tant qu’ancien grand maître du Grand maître du Grand Orient de France.

Ce type de polémiques, sous le trait du feuilleton politicien et de la chronique électorale, marque une part importante des scrutins de l’époque. Cette manière de procéder, tantôt par une critique purement politique et au mieux programmatique (plutôt entre droites et entre gauches), tantôt au niveau de la rumeur et de l’anecdote (plutôt droite contre gauche et gauche contre droite) supplée alors à l’énonciation de projets politiques par ailleurs souvent imprécis.

  • Les « partis » de droite en Loire-Inférieure

Aux côtés de bonapartistes virulents contre les républicains, et en particulier les radicaux, la presse royaliste sert sa propre critique de la gauche dont elle sait, au regard des élections partielles des quatre années précédentes, la montée dans tout le pays. En particulier, la mise en garde du lectorat royaliste contre les sentiments religieux des républicains, plus ou moins véridiques par ailleurs, constitue l’un des aspects saillants de cette critique.

L’Ami de la vérité se fait ainsi largement écho de ce thème dans son numéro du 19 février, veille de scrutin. Par le biais d’un dénommé H. Martin, l’un de ses principaux chroniqueurs politiques (également journaliste pour le titre parent L’Espérance du peuple), est rappelé, face à des républicains jugés comme impies que, pour les royalistes, « la religion est fondement de tout ordre en ce monde, les révolutionnaires veulent une société sans Dieu« .

Le républicain Léon Laurent-Pichat, perçu en horreur par les royalistes nantais

Dans un précédent article, le 29 janvier, L’Ami de la vérité veut déjà écorner le rapport supposé des républicains à la religion, en évoquant la laïcité des élus de gauche, épouvantail à destination de l’électorat de droite. Le cas particulier du représentant de la Seine Léon Laurent-Pichat2, mentionné dans cet article, est éloquent de cette volonté chez les royalistes de faire peur en donnant à chaque fois les exemples les plus extrêmes à gauche, et finalement les moins représentatifs.

Le fait que les royalistes ligériens s’en prennent à Laurent-Pichat tient d’ailleurs pour partie à l’opposition traditionnelle des presse de droite et de gauche, car l’élu de la Seine s’avère également être l’ancien rédacteur en chef du Phare de la Loire. Mais, au-delà de cette anecdote purement locale, ce sont avant tout ses positions ultra-laïques (compte tenu de l’époque) qui lui sont reprochées.

En effet, durant son unique mandat parlementaire, Laurent-Pichat demande explicitement la séparation des Églises et de l’État. En cela, il est en avance sur son temps et même sur une partie des républicains3, puisque sollicitant cette séparation trente ans avant la loi finale.

Les reproches contre Laurent-Pichat parmi la presse ligérienne de droite durent d’ailleurs avec les années. Ils reviennent notamment quand celui-ci prend la présidence de la réunion des électeurs sénatoriaux de la Seine. L’Ami de la vérité a alors tôt fait de la désigner comme « révolutionnaire », sur le seul fondement de ses positions laïques.

L’apogée de cette condamnation morale de l’élu de la Seine est par ailleurs atteint dans l’édition du 29 janvier 1876, qui représente au final un symbole en la matière, celui de la pensée et de la sémantique de la droite royaliste de province vis-à-vis de la turbulente capitale. On y comprend que le seul fait que Laurent-Pichat puisse être ainsi partie prenante de la campagne sénatoriale dans la Seine prouve selon ce journal que « s’évanouit la voix sinistre des vrais républicains, la chimère d’une république conservatrice« .

Ce type de commentaires ne laisse au opassage que peu de doutes quant aux priorités du légitimisme : Dieu avant le peuple, considéré de toute manière comme devant être paterné. Quant à la Nation, on ne sait pas toujours si elle est « tolérée » où si en revendiquer l’existence comme expression d’une souveraineté est déjà nier la supériorité divine. Le thème d’une gauche antireligieuse parce qu’antirépublicaine est régulièrement présent dans les colonnes de L’Ami de la vérité4, et n’est pas qu’un excès temporaire dans une bataille de mots. Par ailleurs, la défense attendue de la famille et, subtilement, de la propriété — contre le collectivisme supposé de la gauche — figure également en bonne place dans cet article.

Parallèlement à ses mises en garde contre l’athéisme des républicains, L’Ami de la vérité, par un véritable « ciblage », s’adresse également de manière régulière, au-delà d’un lectorat plutôt religieux et urbain, aux paysans, dont on sait que progressivement, leur foi s’amoindrit. Sa série de Lettres aux paysans sur la Révolution française, lesquelles sont insérées dans le journal sous la forme d’une chronique régulière durant l’année 1876, en est sans doute la meilleure illustration. Apogée de cette tendance, la mort en janvier de La Rochette, comme nous le disions, s’accompagne d’une nécrologie non seulement laudative, mais qui s’oriente par ailleurs sur le bien-fondé supposé de son action parlementaire au service de l’agriculture locale.

Si elle ne convainc d’ailleurs finalement pas forcément les agriculteurs et paysans de la Loire-Inférieure, sensibles aux messages et aux notables « ruraux » du parti national, ce type de déclarations, au moins, les éloigne du vote républicain. Au reste, les républicains eux-mêmes semblent à cette époque s’aliéner une partie du vote paysan en Loire-Inférieure, par leur impatience à faire la République, au risque d’en froisser beaucoup.

Mais en 1876, logiquement, ceux-ci triomphent dans les communes urbaines, à commencer par Nantes. En fait, les républicains y relèguent les royalistes avant même le premier tour de scrutin. Dans le reste du département, la droite résiste bien mieux.

  • En Loire-Inférieure, une désunion des droites, qui profite aux républicains

Le 1er février 1876, sitôt passées les élections sénatoriales, une première liste de candidats aux élections législatives dans le département de la Loire-Inférieure circule publiquement dans la presse qui, globalement, correspond à la liste définitive. Très tôt, il apparaît évident que les différentes droites iront désunies au scrutin, maintenant qu’elles ne sont plus liées par l’avantage du scrutin de liste. Et voici chaque petit chef revendiqué qui se présente dans son « fief » électoral dans il est maire et/ou conseiller général, ou s’y implante plus ou moins maladroitement d’ailleurs.

Un certain nombre de notables royalistes prend le soin de ne pas trop en dire sur ses positions exactes quant à une éventuelle restauration. Leurs propres divergences de tendances sont alors mises sous le boisseau, pour que ne puisse finalement être distingué qu’un bloc royaliste autant opposé aux bonapartistes (dans la plupart des cas) qu’aux radicaux (systématiquement).

A cet effet, L’Ami de la vérité, qui ne paraît qu’une fois par semaine, et conséquemment rend compte de cette courte campagne par à-coups par rapport aux journaux politiques quotidiens, ne précise aucune indication d’étiquette relativement aux candidats conservateurs qu’il soutient dans son bandeau de présentation3. Leur affiliation au légitimisme ne peut donc être devinée que par le lectorat le plus connaisseur ou bien, incidemment, par les moins politisés. C’est naturellement le cas de l’orléaniste Dresnay, dont la candidature éventuelle puis le retrait final au profit du fils du légitimiste Le Rochette, dans la deuxième circonscription de l’arrondissement de Saint-Nazaire, fait l’objet d’un « feuilleton », quelques jours durant. Cette série d’articles politiques incite en conséquence à comprendre qu’il y a, malgré la discrétion des bandeaux de soutien, divergence de tendances entre Dresnay et La Rochette, autant qu’une forme minimale de discipline politique à droite ; en tout cas, au moins chez les royalistes.

A l’issue de cette guerre des égos, les nouveaux députés de la Loire-Inférieure, maintenant en nombre réduit (d’une liste de douze, ils passent à huit, calsqués sur les arrondissements, avec ceux de Nantes et de Saint-Nazaire respectivement scindés en trois et deux circonscriptions électorales) sont en 1876 principalement trois légitimistes et trois bonapartistes (deux de plus qu’en 1871). Les deux grands rivaux des droites font donc jeu égal dans le département.

Il est d’ailleurs marquant qu’aux législatives de 1876 en Loire-Inférieure, les légitimistes ne l’emportent en général que dans des circonscriptions sans adversaire bonapartiste. Ce cas de figure se retrouve ainsi dans l’arrondissement de Paimbœuf et dans la deuxième circonscription de l’arrondissement de Saint-Nazaire. Il n’est pas de mise cependant dans la troisième circonscription de l’arrondissement de Nantes, où Henri Le Loup de la Biliais (1836-1916), légitimiste intransigeant, vainc Félix Platel (1832-1888). Ce dernier, d’inclination libérale, se revendique davantage du président Mac Mahon que de l’empereur Napoléon III.

L’issue du scrutin, si elle reste favorable aux droites dans le département tout en minorant les positions royalistes, semble au passage conforter leur analyse du suffrage universel, dont ils ne perçoivent les vertus qu’à la marge, et de manière purement utilitaire. Le 6 mars, au surlendemain du second tour des législatives, L’Espérance du peuple peut ainsi faire état du fait que selon lui, « sauf des exception très rares, l’électeur ne sait pas le premier des points sur lesquels il doit rendre son arrêt au maître souverain« .

La part de vertu du suffrage universel ne semble conséquemment résider que dans cette même rareté, qui n’est au reste pas définie. Elle va dans le sens de la définition du peuple comme « masse », sans faculté de juger, donc, corrélativement, incapable d’être spouveraine dans le cadre d’une nation française qu’au reste, les royalistes reconnaissent encore bien difficilement.

Ce rééquilibrage en défaveur des royalistes en Loire-Inférieure voit les bonapartistes, qui sont d’ailleurs de « nouveaux bonapartistes » après la désertion de Fidèle Simon (1837-1911) et le retour des anciens notables d’Empire Emile Gaudin (1825-1885) et Charles Thoinnet de la Turmelière (1823-1887), paraître en triomphateurs. Il y a dans ce succès un décalage qui questionne, vis-à-vis des sénatoriales du mois précédent, même si une certaine difficulté de ce « parti national » à rallier des notables peut expliquer ce dernier échec. Pourtant, le général Mellinet, survivant des guerres napoléoniennes et officier en Algérie, Crimée et Italie, semble incarner plus que de raison le notable de province, doublé d’un véritable combattatant, à l’image, chez les royalistes, de l’emblématique amiral de Cornulier-Lucinière, en 1877.

L’affront des sénatoriales étant de toute façon lavé, Ernest Merson (1819-1905), plus que satisfait, peut écrire le 8 mars dans son Union, avec d’ailleurs une certaine malice, minorant la progression républicaine et raillant les légitimistes, qu’il modère en « orléanistes », combien selon lui :

Une de L’Union bretonne du 8 mars 1876, après les législatives qui voient une poussée républicaine dans les centres urbains de la Loire-Inférieure et un maintien des royalistes dans les campagnes.

Les journaux républicains et orléanistes6 n’en peuvent pas revenir. Les résultats de l’élection […] les jettent dans la stupéfaction, et ils ne comprennent pas bien que le bonapartisme ait eu l’audace de se manifester, de par le suffrage universel, de façon à dénoncer leurs propres plans.

Plus criante de triomphalisme encore est cette proclamation de L’Union du 6 sur le caractère du vote. Pour tous les bonapartistes de la Loire-Inférieure, ce dernier correspond en effet au moins autant au vote pour un candidat et une doctrine politique que, de manière sous-jacente, une forme originale de plébiscite (contre-plébiscite, plus exactement) adressant un message à un régime jugé comme illégitime. Dans cette affirmation semble alors transparaître le souvenir des plébiscites successifs de 1851, 1852 et 1870, part congrue quoique réelle et sincère de démocratie et de souveraineté populaire concédée par cette droite : « Ce serait bien autre chose si, au lieu d’une nomination7 de député, il s’agissait d’un vote souverain sur le caractère et la forme du Gouvernement lui-même.« 

L’attachement des populations rurales à ces édiles du « parti national », comme ils s’appellent eux-mêmes, par confiance dans le fait d’être les meilleurs représentants de la Nation à droite8, est donc intact, malgré, dans chacune des trois circonscriptions où les députés élus sont bonapartistes, l’opposition de candidats légitimistes. Ceux-ci s’avèrent toutefois n’être pas des cadres politiques de premier plan, à l’exception, dans la deuxième circonscription de l’arrondissement de Nantes, d’un député sortant du Lot-et-Garonne, Edouard de Cazenove de Pradines (1838-1896), dans un numéro de voltige électorale d’ailleurs dangereux, qui suscite tant les critiques de L’Union en Loire-Inférieure que le scepticisme des journaux de droite d’Agen, ville où il se présente simultanément9.

Patrice de Mac Mahon (1808-1893), président de la République, a ses « candidats officiels ».

Il faut faire mention par ailleurs, au-delà des luttes internes aux droites dans le département, du propre rapport de celles-ci aux exigences d’une campagne électorale ; exigences en partie nouvelles dans un régime républicain qui ne garantit évidemment plus aux candidats conservateurs le statut et les avantages de « candidats officiels », bien que la présidence Mac Mahon fasse renaître en partie cette pratique (avec les « candidats du Maréchal« ). Commence alors, même à droite, un nécessaire apprentissage du processus électoral, bien rodé par le parti républicain.

Rappelons simplement ici brièvement, concernant la campagne législative de 1876, comment, en particulier chez les partisans du légitimisme persiste un fort doute quant aux bien-fondé de cette « politique » moderne et républicaine. L’organisation de nombreuses réunions publiques, qui est avec la production des « circulaires électorales » (c’est-à-dire des professions de foi) l’une des principales novations du scrutin de 1876 par rapport à celui, bâclé, de 1871, est le point qui suscite le plus visiblement l’indignation à droite.

Sa participation à cette forme de mobilisation électorale ne se fait vraiment qu’à la marge, par nécessité. Ainsi, comme l’indique à juste titre L’Espérance dans un article qu’elle consacre à la campagne législative, le 16 février 1876 : « Les hommes de talent dédaignent d’aborder ces tribunes.« 

La critique, sur cet aspect précis de la campagne, renvoie, bien plus que sur une opposition de principe entre droite et gauche, sur l’accusation portée de vecteur du péril social par le débat. Il est évident selon la pensée de droite, qui considère la gauche comme politiquement irresponable10, que le simple fait de débattre sur la « question sociale », de libérer la parole sur ce sujet alors d’histoire immédiate, revient à avaiser le « pire » : le jacobinisme qui unifie tout au profit des clases sociales les plus défavorisées, ces mêmes classes que les conservateurs accusent la gauche d’exciter en leur faisant prendre conscience d’elles-mêmes, en les poussant à devenir autonomes, des élites trditionnelles et revendicatives de nouveaux droits. La critique par la droite royaliste des réunions de gauche, au-delà de la mise en avant d’un danger, se veut aussi une mise en garde contre la similitue de deux extrêmes politiques. L’Espérance résume ainsi sa position sur ce sujet, au terme de la campagne législative de 1876 :

Elles [ces réunions] ont été comme en 1848 et dans la dernière année de l’Empire, une véritable orgie d’opinions démagogiques. La liberté de réunion ne sert qu’aux agitateurs.

Renvoyant dans le cas présent dos à dos les acquis éphémères de la Deuxième République et le Second Empire « libéral » comme finalement d’un même tenant démagogue, le journal royaliste en dit également plus, même si cela est malgré lui, sur sa propre inexpérience en la matière, l’absence du besoin ressenti, chez la plupart des notables conservateurs, de se présenter publiqiuement, de faire connaître ses idées par l’écrit, mais aussi dans le cadre de réunions de comités11, tant ces candidatures semblent encore une fois relever d’une évidence pour ce camp politique. Au demeurant, il est vrai que le contexte électoral en Loire-Inférieure à cette époque, par la prédominance qui est celle de la droite, ne pousse sans doute guère celle-ci à réviser pour l’instant ses méthodes d’organisation et de propagande.

Fidèle Simon (1837-1901), bonapartiste, se fait réélire comme républicain.

Il n’y a pas de seconds tours partout en Loire-Inférieure : seulement dans l’arrondissement de Châteaubriant, les deux circonscriptions de l’arrondissement de Saint-Nazaire et la troisième circonscription de l’arrondissement de Nantes. Ces seconds tours tiennent d’ailleurs systématiquement de rivalités au sein du camp conservateur. Le plus souvent, le candidat républicain est majoritaire d’une courte tête au premier tour (voire gagne l’élection au second, comme dans la première circonscription de l’arrondissement de Saint-Nazaire avec Simon, ancien bonapartiste) mais les scores des deux droites additionnées forment deux tiers théoriques des votant, qui donnent finalement victoire à l’une des droites au terme du scrutin.

Le contexte local est cependant assez différent du national, puisque l’on procède à des desconds tours de scrutn dans environ quatre cents circonscriptions, c’est-à-dire dans l’immense majorité d’entre elles. Ce décalage témoigne à lui sseul de la prédominance des conservateurs en Loire-Inférieure, suffisamment importante pour des victoires acquises dès le premier tour.

  • A Nantes, l’absence des royalistes

Dans la première circonscription de l’arrondissement de Nantes, le radical Charles-Ange Laisant12 (1841-1920) est le principal candidat, contre lequel est promise le 1er février la candidature d’un républicain modéré et de plusieurs conservateurs, sans plus de précisions. Nantes occupe un rang d’importance parmi les grandes places de commerce françaises, et c’est précisément au commerce, ainsi qu’aux activités industrielles, que la ville se rattache par les habitudes sociales de ses résidents et leurs relations. Il semble donc encore risqué pour la gauche locale, même avec l’intuition d’une victoire dans la ville-préfecture, d’y placer comme candidat un homme purement politique avec pour seule mission de promouvoir la république la plus accentuée, sans qu’il ne se préoccupe trop des affaires de commerce13. Or, celles-ci demeurent capitales dans la métropole nantaise, et forment déjà une grnde partie des débats au conseil municipal et au conseil général, de même qu’à la Chambre de commerce : sucres, traités de commerce, etc.

Le 2, la situation se clarifie, avec l’annonce de la candidature non d’un républicain modéré, mais du radical Charles Lemonnier (1806-1891), collaborateur parisien du Phare, alors que la droite n’a toujours personne à lui opposer, et appelle « à chercher un autre candidat » que ceux des républicains.

C’est le lendemain que Lemonnier sa candidature, ce que confirme Le Phare, ancien candidat assurant dès lors « ne [vouloir] pas être l’occasion d’une division dans le parti républicain« . Ce même 3 février, la droite, qui n’a aucun candidat, trouve un pis-aller en la personne de Henri Polo (1825-1898), vice-président de la Chambre de commerce de Nantes, et se revendiquant comme républicain modéré.

L’Union du 4 février 1876 annonce la candidature de Henri Polo comme probable. Il est investi dans la foulée, puis soutenu par les conservateurs face au député sortant : le républicain Charles-Ange Laisant.

Sur la proposition d’un comité conservateur, L’Union annonce dans sa chronique du lendemain cette candidature comme probable. Elle est confirmée le même jour, et reçoit un accueil favorable dans les chroniques ultérieures de L’Union bretonne, bien que le journal précise initialement que les « opinions politiques de monsieur Henri Polo ne sont pas absolument les [siennes]14« , et présentant le bénéfice de cette candidature comme étant avzant tout celui d’être dans l’intérêt national, selon les partisans bonapartistes.

Quant à L’Espérance, elle rejoint dans un même compromis son concurrent L’Union, en soutenant officiellement Polo, bien qu’évidemment par défaut, restant notamment vigilant sur son attitude républicaine à l’égard du catholicisme. « Nous espérons qu’il défendra les intérêts catholiques.« , précise alors le journal, comme pour se dédouaner en partie de ce choix contre-nature. Le 8, c’est par ailleurs le bureau du Comité central de l’Union conservatrice, qui rassemble le général Changarnier, Louvet, Daguin15, Pomereu, Foucher, Jouannin et Niquet, qui apporte depuis Paris son soutien à Polo (ainsi que Gaudin dans la deuxième circonscription nantaise).

Deux jours plus tard, Le Figaro du très ambivalent Francis Magnard — à la tête depuis moins d’un an du principal journal conservateur de France, existant depuis le règne de Charles X, mais également auteur en 1872 du roman La Vie cléricale : l’abbé Jérôme, très critique du clergé — soutient la candidature Polo dans sa présentation détaillée qu’il fait des candidats de la Loire-Inférieure. Le journal bonapartiste le présente aors objectivement comme « un républicain sincère« .

Louis Babin-Chevaye (1824-1887), député conservateur, soutien de Henri Polo.

Le 12, commence à circuler une pétition à l’attention des électeurs nantais, vantant la candidature de Polo. Elle comprend une soixantaine de noms, parmi lesquels assez peu de notables locaux : les représentants Louis Babin-Chevaye (1824-1887) et Joseph Cheguillaume16 (1825-1897), quelques membres du conseil général de la Loire-Inférieure et de la Chambre de commerce de Nantes. L’Union, qui soutient par principe la candidature de Polo tout en revendiquant le fait de ne pas partager ses options politiques, reproduit in extenso cette pétition le lendemain dans ses colonnes.

Le 16, L’Union précise sa pensée relativement à son choix personel de soutenir Polo plutôt que Laisant. En effet, comme le journal l’indique à juste titre, « les deux candidats sont républicains sans doute« , mais leur forme « idéale » de république les sépare toutefois. Le journal bonapartiste met à ce titre en avant l’opinion supposée de chacun au moment de la Commne de Paris, quelques années plus tôt :

Le 18 mars 1871, monsieur Polo était avec monsieur Thiers et avec la France contre la Commune, et monsieur Laisant, dit-on, se fût volontiers trouvé avec Rossel17 contre Versailles.

Singulièrement, au-delà de différences d’appréciation de la droite sur les programmes de ces candidats (il est prétendu que Laisant n’a pas de programme défini à quelques jours du scrutin : « Sa circulaire [ électorale ] de l’autre jour n’est ni sincère, ni complète.« ), c’est donc l’attitude et même, simplement, l’opinion de chacun au moment de l’insurrection de la Commune qui sert de facteur de choix pour les conservateurs. Dans ce contexte, Polo est alors perçu comme le moindre mal.

Quant à Polo, il semble lui-même faire sa propagande auprès de L’Union puisque, lui ayant communiqué sa dernière profession de foi, le journal la reproduit le 19. Il y a évoque habilement sa république idéale comme un « grand parti national« . Polo semble également assumer, à front renversé, les valeurs traditionnelles de la droite, en avançant la nécessité d’une république rassurant, régime de sécurité intérieure et d’ordre extérieur, « source du travail et de la prospérité« .

C’est à Nantes, couverte par la première circonscription de l’arrondissement, que se voient à l’échelle de la Loire-Inférieure les signes du changement de rapport de forces politique au niveau national : l’élection d’un premier « vrai » député républicain du département, Laisant. Celui-ci, conseiller municipal, conforte donc sa position par ce doublet, qui le fait à la fois élu local mais aussi de la Nation.

Son adversaire, le républicain modéré Polo, en dépit d’un statut social en apparence très valorisant de vice-préisdent de la Chambre de commerce, atteint à peine 40 %. Quant à l’absence d’un vrai candidat de droite, elle empêche tout second tour et donc la possibilité, pour Polo, d’une victoire.

  • Duel à droite et parachutage dans la deuxième circonscription nantaise

Cette deuxième circonscription de l’arrondissement nantais, d’une quarantaine de commune, est plutôt composite, puisqu’à la fois au cœur du Vignoble et dans la zone d’influence de Nantes, notamment la commune de Chantenay, sa plus grande section électorale, avec quasiment 9 % des inscrits à elle seule. La circonscription couvre dans le détail les cantons de Carquefou, La Chapelle-sur-Erdre, Clisson, Le Loroux-Bottereau, Vallet, Vertou et les communes rurales des quatrième et sixième cantons nantais.

Émile Gaudin (1825-1884), ancien député bonapartiste, se représente.

Dans cette deuxième circonscription nantaise, l’ancien député et désormais conseiller général Gaudin représente les meilleurs espoirs de la droite, en tant que candidat du « parti national » annoncé le 1er février. Les royalistes se cherchent longtemps un meneur, après les refus successifs de Lemaignen de la Verrie, Maillard de la Gournerie et Albert Boucher d’Argis de Guillerville18.

Le 4, les légitimistes apportent leur soutien à une candidature de Cazenove de Pradines (qui vient de refuser la deuxième criconscription nazairienne), suscitant l’ire de L’Union dans son édition du lendemain, qui évoque « une candidature étrangère » et demande si « le dessein est-il donc de diviser le parti conservateur« . Dès lors, la czandidature des Pradines sert d’abcès de fixation pour les bonapartistes dans leur dénonciation des arrière-pensées légitimistes. Prudemment, le candidat invoque la propriété de terres à Sucé19. Mais les bonapartistes restent sceptiques, voire franchement hostiles. L’Union, principal titre soutenant Gaudin, ne manque pas de préciser que pour eux, la parole des légitimistes a valeur d' »engagement d’honneur ».

Il s’agit en effet ne présenter de candidat ni contre César-Auguste Ginoux-Defermon, ni contre Amaury Simon, ni contre Émile Gaudin. Dans la foulée, passant de la critique du candidat advrse à l’appui du leur, le 6, L’Union annonce en Une la candidature d’Émile Gaudin aux côtés de celle de Charles Thoinnet de la Turmelière, César-Auguste Ginoux-Defermon et Amaury Simon.

Le 9, l’avocat Georges-Évariste Colombel (1838-1894), républicain modéré, conseiller municipal de Nantes, délcine la proposition lui étant faite par ses partisans d’être candidat. Il n’y a donc en définitive aucun candidat républicain dans cette circonscription.

Le 11, L’Espérance, qui soutient Pradines, sème la confusion en annonçant dans ses deux éditions du jour sa candidature en Loire-Inférieure, mais passant d’autre part sous silence celle dans le Lot-et-Garonne20. Dès lors, la concurrence électorale entre Gaudin et Pradines alimente les chroniques dans ce qui devient un véritable feuilleton politique jour après jour. Les candidats s’affrontent par presse interposée, Gaudin étant soutenu par L’Union et Pradines par L’Espérance. Le 12, L’Espérance publie ainsi une lettre au sein de laquelle elle fait le reproche à Gaudin de « ne rien posséder dans la paroisse à Sucé« , en référence à la circonscription d’implantation du candidat. Conséquemment, L’Union lui répond le lendemain au sujet du manque d’implantation de Praines, et ainsi de suite jusqu’au jour du scrutin.

Blason de la famille de Cazenove de Pradines, « d’azur à une tour d’argent maçonnée de sable accostée de deux lions affrontés du même soutenus d’une terrasse isolée de sinople »

Continuant de diviser la droite en Loire-Inférieure, la candidature de Pradines tant dans ce département que dans le Lot-et-Garonne se fait notamment sur le thème de la restauration. Il est notamment longuement applaudi lors d’une réunion publique à Vallet, le 14 février, aux cris de « Vive Henri V ! » après avoir appuyé la restauration de la monarchie du drapeau blanc. Mais, s’il fait énergiquement campagne en Loire-Inférieure, le candidat confie toutefois au même moment à un journal d’Agen qu’il s’engage, en cas de double élection, à opter en faveur du Lot-et-Garonne. L’opposition d’une partie de la droite à cette candidature reprend de plus après un article de L’Espérance du 15 février évoquant en Pradines le seul choix possible des républicains contre Gaudin21.

Si les arguments peuvent surprendre, vu l’orientation de Pradines, protestant jusqu’ici à l’Assemblée contre le président Mac Mahon qui « barrait la route au roi« , l’un est de plus en plus erroné : ses origines familiales. En effet, Pradines n’est pas le petit-fils du général de Bonchamps22, mais le mari de sa petite-fille. Le nom de Bonchamps n’est donc en définitive utilisé, semble-t-il, que comme appât électoral auprès des conservateurs indécis, eu égard au passé de ce dernier durant les épisodes de la Vendée militaire.

Ce même 15 février, Gaudin publie sa profession de foi, reprise intégralement le lendemain par L’Union, et assortie de commentaires laudateurs à son égard, cocnernant son ancrage local, tant à La Haie-Fouassière (dont il est membre du conseil municipal nommé à l’unanimit) que dans le canton de Riaillé, qu’il représente au conseil général depuis 1856. Le Journal de Lot-et-Garonne, dans son édition du 16, rejoint la position des bonapartistes nantais, invoquant le fait que, selon lui à Angers « comme à Nantes, la candidature de monsieur Cazenove de Pradine ne peut […] avoir d’autre effet que de diviser les voix conservatrices au profit du candidat républicain« .

Gaudin figure parmi les candidats soutenus par le journal L’Union bretonne.

Une dernière fois, le 18 février, L’Union bretonne revient sur son soutien à Gaudin, qui, au-delà d’être resté fidèle à la mémoire de l’empereur, est un élu de cet arrondissement, et s’y présente maintenant à la députation. En face, Cazenove de Pradines passe implicitement comme illégitime, puisqu’il n’a rien de l’enfant du pays ; un pays qu’il ne connaît pas :

Notre candidat est monsieur Émile Gaudin, qui seul peut bien servir les intérêts du pays, tandis que monsieur de Cazenove de Pradines, qui arbore le drapeau blanc, ne les connaît pas et ne saurait les faire prévaloir.

Le contexte d’un duel entre deux droites, qui n’est que relativement anormal, puisque traduisant également la faiblesse des républicains dans cette circonscrption entre ville et vigne, quartiers populaires et propriété paysanne, rend difficile une bonne appréhension de l’issue locale de ce scrutin. Elle ne semble d’ailleurs pas pouvoir se faire sans être liée à l’élection de 1877. Celle-ci, en effet, rétablit la « normalité » d’une candidature de gauche unie comme contrepoids de deux droites rivales. Elle permet donc, par un effet rétrospectif, de saisir toute l’évolution depuis 1876, malgré l’apparente permanence de la candidature puis de la victoire de Gaudin.

Les fortes évolutions démographiques et sociologiques de Chantenay en font progessivement un foyer particulièrement conséquent du mpouvement ouvrier, théâtre de réunions et de grèves. La surreprésentation ouvrière s’en ressent logiquemetn dans le comportement électoral de ses habitants. Que disent les résultats de 1876 ? Ceux-ci, en l’absence d’un véritable représentant de la gauche, témoignent à la fois d’une abstention forte (36 %, contre 27 % de moyenne dans la circonscription) et de la dispersion d’un grand nombre de votants sur des candidatures diverses non déclarées ou par un bulletin nul (53 % des votants), toutes deux comme refus des républicains de donner un blanc-seing aux candidats de droite. Pour autant, c’est le candidat royaliste qui rassemble à Chantenay le plus de voix (69 %).

Inversement, en l’absence d’un candidat de gauche, Doulon, ville ouvrière en pleine croissance démographique, semble se réfugier par dépit dans la candidature Gaudin — comme moindre mal par rapport à l’extrême légitimiste — mais surtout dans le vote blanc ou, celui, nul, de la « liberté électorale », qui permet de voter pour n’importe qui. Commune ouvrière à la périphérie Est de Nantes23, elle en subit naturellemetn, malgré le paradoxe d’un maire issu de la noblesse (Cottin de Melville) l’influence politique comme sociologique par sa proximité immédiate avec la récente Manufacture des tabacs, inaugurée en 1864, l’usine Brissonneau frères24 (BF), la gare de triage du Grand-Blottereau et celle, ferroviaire, de Paris-Orléans. Ce sont particulièrement les quartiers regroupant ces industries ui connaissent la plus forte croissance démographique tout au long du XIXe siècle25. En dépit de sa forte population ouvrière et particulièrement de cheminots liés aux activités de la Compagnie de Chemins de fer Paris-Orléans, population principalement concentrée à Toutes-aides, la commune accueille également de nombreux maraîchers, qui font l’essentiel de la population du Vieux-Doulon.

La force des républicains à ces élections, même en l’absence de candidat comme dans la deuxième circonscription nantaise, est dans leur capacité de perturber le vote. A Indre par exemple, Pradines est plébiscité (65 % des voix), mais la somme de bulletins nuls et divers est plus importante que son propre nombre de voix (43 % des votants), parmi lesquels, bien sûr, nombre d’électeurs républicains ne voulant se prononcer par aucun candidat de droite, mais protestant par le vote plus que l’abstention. Cette dernière est d’ailleurs forte (47 %).

Orphelins d’un véritable candidat, les républicains trouvent au demeurant dans cette commune ouvrière et industrieuse une assise naturelle. La commune d’Indre est également « travaillée », si l’on peut dire, par le maire et conseiller général du canton, Victor-Émile Boquien, un républicain élu depuis 1871.

Mais la deuxième circonscription de l’arrondissement de Nantes est également en grande partie rurale. Or, que vaut la constante habituelle d’une « vigne bonapartiste » dans cette circonscription ? Les communes du Loroux-Bottereau et de Vallet, toutes deux au coeur du Vignoble nantais, offrent par exemple une réponse en contraste avec cet adage. Cela est d’autant plus vrai que Gaudin peine au Loroux (avec 52 % des suffrages exprimés), même s’il devance en revanche nettement son adversaire royaliste à Vallet (avec 57 %), sans pour autant imprimer la Vigne, précisément.

Au reste, une théorie de comportement électoral entièrement basée sur l’inclination particulière d’une commune ou d’un canton lié à ses cultures devrait pousser à s’intéresser à dautres communes présentant d’autres types de cultures. Les trois autres communes du canton de Vallet, Saint-Julien-de-Concelles, Sucé et Treillières, par leur inclination à la polyculture, votent toutefois paradoxalement davantage pour le candidat bonapartiste que ls deux communes du Vignoble citées plus haut.

Saint-Julien-de-Concelles offre ainsi un exemple saisissant de ce particularisme d’une « autre droite » à la frontière de territoires e vignoble et non en leur sein, avec une majorité écrasante pour Gaudin (71 %). Mais, comme nous l’expliquerons, certaines irrégularités semblent cependant tempérer partiellement ce plein succès de Gaudin dans cette dernière commune.

Le score de Gaudin est également important à Treillières (34 %) et à Sucé (55 %), où Pradines tire apparemmetn parti de son « implantation » — officielle, c’est-à-dire a minima celle de son bulletin de vote, qui fait pour rappel delui un « propriétaire à Sucé » — et rassemble environ 45 % des suffrages. Le cas spécifique de Treillières, fort bien documenté dans un mémoire de sociologie soutenu à l’Université de Nantes, La vie politique dans une commune péri-urbaine : Treillières, montre bien l’évolution graduelle de ce type de commune vers une droite plus « classique » (c’est-à-dire royaliste) au fur et à mesure des législativs, pour arriver, à celle de 1889, à l’exacte inversion de la dynamique bonapartiste des années 1870, avec en parallèle l’incapacité des républicains à faire fructifier leurs scores (7 % de moyenne dans le canton de La Chapelle-sur-Erdre — comprenant Sucé — à la législative de 1877, 9 % à celle de ce 1885).

Aux Sorinières, commune d’ailleurs récente26, Gaudin fait l’un de ses meilleurs scores, atteignant presque 72 % des suffrages exprimés. Mais il obtient son meilleure résultat à La Regrippière, créée récemment de même (en 1861), où il est proche des 92 %.

L’issue du scrutin dans la deuxième circonscription de l’arrondissement de Nantes est toutefois obérée par une protestation de Pradines, défait. Celui-ci, dans son rapport de protestation, dénonce des « irrégularités graves dans le fond et dans la forme ».

Le fait que Gaudin passe finalement, d’un régime à l’autre, du statut de candidat officiel de l’Empire à celui de candidat officiel du Maréchal, est également mis en avant par son adversaire légitimiste (les « traditions électorales de l’Empire« ). A cet acte d’accusation s’ajoute l’aigreur d’un candidat par ailleurs également vaincu à Agen durant la même élection par un républicain, Gustave de Laffitt de Lajoannenque (1826-1908), maire et conseiller général d’Astaffort, près de Layrac. Au demeurant, les critiques du légitimiste vis-à-vis de Gaudin ne sont pas que pure rancune, car certains faits les étayent.

Significativement, par exemple, la liste électorale n’est arrêtée à Saint-Julien-de-Concelles que le jour même du premier tour de scrutin. Des électeurs non-inscrits avant le délai légal peuvent voter et, de plus, environ cinquante électeurs déposent de la première section électorale de Treillières semble être fermé à clé durant la messe et à l’heure du dîner, ses membres emportant alors la boîte du scrutin27 avec eux.

A ce type de maladrese s’ajoutent la chute de la boîte lors du dépouillement et l’éparpillement d’un tiers des bulletins, avec toutes les manipulations que l’on peut imaginer, l’oubli d’un procès-verbal une fois les opérations électorales terminées, les insultes des membres du bureau de vote à au moins un électeur royaliste et un scrutateur, etc. Enfin, dans la commune de Sucé, le garde-champêtre est clairement soupçonné d’avoir perturbé le scrutin.

Cette somme d’anecdotes, en influençant le vote dans au moins trois communes en la faveur de Gaudin, justifie malgré leur prosaïsme l’attitude de Pradines autant que sa rancoeur personnelle. Ce dernier évoque plus particulièrement d’ailleurs, après sommation d’huissier relativement au cas de Treillières, des « bruits répandus d’une manière malveillante et déloyale à son encontre« , et dont l’on peut se demander s’ils n’influencent pas au final de manière décisive l’issue de ce scrutin, puisque Gaudin est en définitive élu sur le fil. Pour autant, la commission parlementaire répond négativement à la requête du candidat Pradines, qui ne retente plus la députation avant la mort de Gaudin et symboliquement s’ailleurs, contre le fils de ce dernier, la décennie suivante.

  • Dans le Vignoble nantais, triangulaire inégale en faveur des droites

Dans la troisième circonscription de l’arrondissement de Nantes, partiellement limitrophe avec la Vendée, et qui inclut notamment les cantons du Vignoble — Aigrefeuille, Bouaye, Legé, Machecoul, Saint-Philbert-de-Grandlieu — et le quatrième canton nantais, la situation est plus claire à droite, avec deux candidatures frontales annoncées le 1er février : le légitimiste intransigeant Henri Le Loup de la Biliais, maire de Machecoul, contre Félix Platel, maire de Saint-Marc-du-Coutais et quasi-candidat « officiel » du régime28. Mais la situation reste incertaine à gauche entre une candidature de Gustave Roch ou de Henry van Iseghem.

Le 10, L’Union soutient officiellement Platel. Le 17, le journal précise sa position concernant son soutien. Il invoque alors le fait que Platel incarne selon lui quelque juste milieu entre « un républicain radical et un légitimiste intransigeant » — Roch et La Biliais — « Platel ne [voulant] autre chose que l’affermissement du pouvoir confié aux mains du maréchal de Mac Mahon« . Ce juste milieu est bien sûr celui du drapeau tricolore, entre les extrêmes du rouge et du blanc. Le 19, L’Union précise encore selon elle que Platel « offre toutes les garanties d’ordre et de la paix« .

De son côté, La Biliais, notable installé, est appuyé par L’Espérance et semble être le favori de l’élection. Tout la campagne durant, il paraît invraisemblable qu’il passe dès le premier tour. Les résultats de celui-ci déçoivent cependant cet espoir, et montrent que, conséquemment à la concurrence de Platel, un ballotage sera finalement nécessaire.

Face à la majorité relative des voix obtenue par La Biliais, notamment dans l’ensemble du canton de Legé, et dans seize communes en tout, les résultats du républicain Roch, majoritaire dans six communes, apparaissent comme plutôt bons, malgré le caractère rural de la circonscription qui voit également ce dandidat n’obtenir aucune voix dans un certain nombre de localités (La Marne et Sainte-Lumine-de-Coutais), dans d’autres, pas plus de 1 % dex voix (La Limouzinière, Paulx, Saint-Etienne-de-Mer-Morte, Saint-Même et Saint-Philbert-de-Grandlieu). De même, Platel, premier dans sept communes, peine à rassembler jun cinquième des électeurs, et parasite plus la dynamique royaliste qu’autre chose. Son ralliement à La Biliais est d’ailleurs immédiat.

Platel, le candidat officiellement soutenu par le titre bonapartiste L’Union, et en fait le régime, peine donc à se faire une place, en dépit de son statut au conseil général (première secrétaire) et de maire de Saint-Mars-de-Coutais. En troisième position dans l’arrondissement, il arrive même derrière le républicain Gustave Roch.

Etonnamment, dans sa propre commune de Saint-Mars, Platel n’est pas plébiscité : deuxième devant Roch, il ne recueille toutefois même pas 15 % des suffrages, en dessous même de sa moyenne, contre près de 78 % pour La Biliais. L’abstention y est, au demeurant, anormalement forte (42 %), soit la plus élevée de toute la circonscription, par ailleurs extrêmemnt mobilisée dans ce scrutin, avec des pics à près ou plus de 90 % de participation dans plusieurs communes, et même 92 % à Saint-Etienne-de-Mer-Morte, qui vote quasiment exclusivement pour le candidat royaliste (à 92 %).

En dépit de ce succès relatif au premier tour, La Biliais connaît quelques résultats spectaculaires comme à La Marne, dans le Pays de Retz, où il atteint pratiquement 99 % des suffrages exprimés, Roch n’en obtenant aucun, et Platel trois seulement. Platel fait pour sa part son meilleur résultat, plus modeste à La Limouzinière (87 %).

Dans le canton d’Aigrefeuille, c’est plutôt le vote royaliste qui domine, avec une majorité de voix pour La Biliais dans les communes de La Planche (61 %), Montbert (64 %) et au Bignon (79 %), fief conservateur historique de la famille Aviau de Ternay, dont les membres seront maires sans discontinuer pendant plus d’un siècle29. Roch est premier avec des scores plus modestes, à Maisdon (56 %) et à Aigrefeuille (57 %). Platel est premier à Remouillé, mais à la majorité relative (37 %).

Le canton de Bouaye se caractérise par un vote républicain, avec une majorité de voix pour Roch à Saint-Aignan (45 %), Bouguenais (48 %) et Bouaye même (56 %). Mais dans le canton, Roch faitr un pic à plus de 79 % – son meilleur résultat à cette élection – à Rezé, bourg semi-rural à la frontière Sud de Nantes, la commune la plus peuplée de toute la circonscription (exceptée la section nanrtaise) avec environ 6 800 habitants au recensement de 1876, dont plus de 1 100 vivent de la charité publique, signe d’une cetaine pauvreté. Le sentiment républicain y est d’autant plus fort que Rezé s’illustre, dès le Second Empire, dans la constitution de comités et sociétés secrètes libérales, donnant notamment des militants à l’une d’elle, la Marianne, ce qui entraîne en 1855 un certain nombre d’arrestations par le pouvoir impérial.

Les autres communes du canton de Bouaye présentent un vote plus à droite. Ainsi, Pont-Saint-Martin vote à 56 % pour La Biliais, et Saint-Léger, la commune la moins peuplée du canton (environ 1 700 habitants), à 73 %. A Brains, c’est Platel qui arrive premier, avec un peu plus de 52 % des suffrages exprimés.

Tout le canton de Legé vote majoritairement pour La Biliais. Il obtient 55 % des suffrages à Saint-Jean-de-Corcou, 58 % à Touvois, 61 % à Legé même à 68 % à Saint-Etienne-de-Corcoué, où le souvenir des guerres de Vendée (massacres de 1794, incendie de l’église de La Bénate…) semble particulièrement prégnant, jusque dans le vote royaliste de la population.

La Biliais gagne logiquement l’élection au secon tour, mais Roch connaît également une bonne progression. Théoriquement, un report de voix intégral des électeurs de Platel en faveur du candidat de droite lui auraient alors donné environ 65 % des suffrages. La Biliais, qui gagne 1 800 voix, en est assez loin, avec un déficit de quasiment 1 400 voix entre le cumul des deux droites au premier tour et son score final.

De son côté, Roch, candidat unique de la gauche, gagne près de 1 100 voix, soit une grande partie du report de voix manquant à La Biliais. Il est vraisemblable d’imaginer que tous les électeurs de Platel ne se sont pas portés ensuite sur le candidat légitimiste, préférant par sympathie républicaine, rejet du monarchisme, cynisme ou stratégie du moins pire, conforter l’élection de Roch, malgré l’injonction de leur presse à faire barrer au radicalisme, incarné par ce dernier.

Il apparaît que, malgré l’importance des communes rurales au sein de cet arrondissement, comme dans la deuxième circonscription nantaise avec les cas de Doulon et Chantenay, la gauche se développe, notamment à la faveur des votes ouvriers des communes les plus peuplées de la périphérie nantaise : Bouaye et Rezé, où Roch fait encore un meilleur résultat au second tour (91 %).

La droite domine pour sa paet dans la plupart des communes du Pays de Retz, comme le montre le résultat symbolique du scrutin à La Marne — où le vote pour La Biliais monte à 99,6 % : Roch y obtient une seule voix — ou Saint-Etienne-de-Corcoué. Situés dans l’extrême Sud de la Loire-Inférieure, ces communes semblent davantage se situer dans la zone d’influence de la Vendée, département lui-même très conservateur, d’où le particularisme de leurs votes en faveur des candidats royalistes successifs.

Article initialement paru dans le numéro 1 de la Revue d’histoire politique de l’Ouest (2018)


1 — Autre

Laisser un commentaire


*