Le « Non » des Nantais lors du plébiscite impérial de 1870

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Durant la décennie qui précède le plébiscite du printemps 1870, l’Empire se veut « libéral ». Il met en place des réformes en rupture avec les aspects autoritaires et de pouvoir personnel de ses premières années.


  • Une conséquence de l’Empire libéral

Bien sûr, les réformes en question ne voient pas le jour sans résistance préalable parmi les plus authentiques des bonapartistes, « Mamelouks » qui ne constituent pas cependant la majorité des cadres du régime impérial. Elles ne sauraient pas convaincre davantage les républicains, lesquels se renforcent au fur et à mesure des nouvelles consultations, jusqu’au succès électoral de 1869, où un million de voix seulement les sépare des candidats officiels (sur un corps électoral de neuf millions d’inscrits).

Au demeurant, et malgré les critiques, cette libéralisation du régime impérial est d’ampleur. Elle concerne tant les domaines politiques, qu’économiques et sociaux. Sincère, cela ne l’empêche pas d’être éminemment politique — et donc, également intéressée — tant l’Empire et l’empereur ne se sentent soutenus que par principe, sans adhésion massive et populaire au régime. Mais l’œuvre de ces années « libérales » est immense. Sont alors adoptés le décret d’amnistie pour les adversaires du régime (16 août 1859), un traité de commerce franco-britannique valable pour une durée de dix ans et prévoyant la suppression des taxes pour l’exportation d’un certain nombre de produits français finis (23 mai 1860), le droit d’adresse à l’empereur des Chambres réunies (24 novembre 1860), le budget national voté par sections et non plus par ministères, la fin des dépenses impériales a posteriori (31 décembre 1861), la nomination d’un ministre d’État chargé de la défense de la politique gouvernementale devant le Corps législatif (23 juin 1863), une loi autorisant les coalitions ouvrières et les grèves pacifiques (mai 1864), la loi sur la presse supprimant l’ « autorisation préalable » et le système des avertissements (mai 1868), celle sur les réunions supprimant de même cette autorisation l’autorisation si le sujet n’est pas religieux ou politique (juin 1868), le partage de l’initiative des lois entre le Corps législatif et l’empereur, la responsabilité des ministres (8 septembre 1869)…

Les réformes étant votées ou décrétées, elles font toutefois l’objet, dans leur ensemble, d’un plébiscite, prévu pour le 8 mai 1870, et qui doit alors leur assurer une légitimation par le peuple, selon un usage typique du bonapartisme, justification a posteriori par le suffrage universel de politiques mises en place dans la pratique par le régime depuis parfois plusieurs années. L’Empire en appelle, par un vote favorable à la suite des réformes libérales qu’il entreprend depuis une décennie, à « l’ordre par la liberté et la stabilité par le progrès ».

Comme pour chaque scrutin, l’administration est fortement sollicitée. De plus, chaque conseiller municipal de France se voit adressé un « appel à son patriotique concours » qui engage forcément son vote, et celui d’une partie de ses électeurs, plutôt en faveur du régime.

  • La campagne plébiscitaire en Loire-Inférieure

En Loire-Inférieure, comme dans de nombreux départements, le régime doit toutefois composer avec une opposition plurielle, des républicains aux monarchistes, en passant par le clergé, « clérico-légitimistes » selon certaines correspondances préfectorales de l’époque , qui insistent, par la moquerie, sur l’alliance tacite entre clergé et légitimistes dans l’Ouest. Les rapports fait au préfet de la Loire-Inférieure, le baron Dulimbert, sont éloquents sur la volonté affichée du clergé, dans certaines communes, de gêner l’entreprise du scrutin, hostile qu’il est bien sûr par principe à toute libéralisation des mœurs. Le 27 avril 1870, le sous-préfet de Saint-Nazaire signale ainsi à Dulimbert l’ingérence du clergé local dans la campagne plébiscitaire :

« J’ai été informé que dans les communes de Crossac et de Sainte-Reine, canton de Pontchâteau, [l’affichage] n’a pas eu lieu… Les deux communes dont il s’agit sont l’une et l’autre sous la domination du clergé ! À Crossac, le maire ne nous a jamais prêté son concours… À Sainte-Reine, le maire, incapable de remplir ses fonctions, a offert sa démission. »

Deux courants forts distincts sur les idées et les modalités d’opposition, mais alliés objectivement contre l’Empire, prennent alors forme contre le plébiscite.

À droite, ce sont avant tout les légitimistes qui conduisent cette opposition, avec à leur tête le baron de Lareinty, candidat malheureux à l’élection législative, l’année précédente à Nantes. Il y a une hésitation réelle, de prime abord, entre l’abstention et le vote « Non », ce dernier remportant au final une certaine adhésion. Commence alors, chez l’opposition légitimiste et sa presse — L’Espérance du peuple en tête — une campagne appelant à l’abstention massive le jour du plébiscite. Mais si le clergé rural, surtout dans les plus petites communes, y répond souvent favorablement, cet appel à s’abstenir de voter est cependant mis en difficulté par le propre appel de l’archevêque de Chambéry en faveur du vote « Oui » au plébiscite, appel d’ailleurs complaisamment distribué aux populations des campagnes, et reproduit début mai 1870 dans les colonnes de L’Union bretonne, que le préfet Dulimbert fait ensuite adresser aux maires de la Loire-Inférieure, pour diffusion gratuite.

René Waldeck-Rousseau (1809-1882), conseiller municipal républicain de Nantes

René Waldeck-Rousseau (1809-1882), conseiller municipal républicain de Nantes

Quant à la gauche républicaine, elle choisit de manière plus offensive un vote « Non » qui se veut la condamnation tant d’un faux libéralisme — juge-t-elle — que, simplement, du régime et un message de réprobation à l’égard de l’empereur Napoléon III. Très tôt durant la campagne, Guépin prend publiquement position pour le « Non », déclarant a posteriori dans son journal, L’Union démocratique, le 19 mai 1870 :

« À de pareilles demandes, toutes blessantes pour notre dignité, quelques-unes contraires à la morale, que répondre autre chose que le « non » le plus accentué. »

Conseiller municipal de Nantes et meneur des républicains modérés, René Waldeck-Rousseau prend alors en main le rassemblement de tous les républicains nantais en un comité anti-plébiscitaire secret de vingt membres, organisant des réunions publiques d’information qui rassemblent jusqu’à plusieurs centaines de personnes, de même que des réunions privées plus modestes, et où, avec l’appui financier et matériel du Phare de la Loire, sont diffusés cent mille bulletins « Non ».

  • Un succès républicain à Nantes

Pour autant, ces oppositions « parallèles » touchent-elles finalement au but ? Le bilan de ces campagnes anti-plébiscitaires, qui préconisent des modalités d’actions différentes, peut paraître mitigé au regard des résultats du plébiscite.

Au niveau national, celui-ci est en effet un succès — prévisible — dans la mesure où les réformes sont approuvées par 68 % d’électeurs inscrits. Les départements de l’Ouest paraissent plus enthousiastes encore, avec 69 % inscrits choisissant le « Oui » dans le Maine-et-Loire, 72 % dans le Finistère et les Côtes-du-Nord, 73 % dans la Manche, 74 % dans le Morbihan et en Mayenne, et 75 % en Ille-et-Vilaine. À ce titre, les résultats en Loire-Inférieure (60,5 % des inscrits en faveur du « Oui ») apparaissent comme en retrait parmi cet ensemble. Il faut encore le nuancer.

Ce « Oui » est beaucoup plus fort dans les arrondissements à prédominance rurale. Dans la région nantaise. 80 % des inscrits votent « Oui » dans l’arrondissement d’Ancenis, 75 % dans celui de Châteaubriant, 67 % dans celui de Paimbœuf, 64 % dans celui de Saint-Nazaire, et 49 % dans celui de Nantes. Mais le vote « Oui » atteint seulement 25 % dans la ville de Nantes même, soit le résultat le plus bas dans le département.

Inversement, les résultats de l’Empire sont triomphaux dans certaines petites communes rurales, ainsi à Jans (98 % des 405 inscrits). Ils deviennent cependant parfois plus modestes même dans des arrondissements de forts « Oui », dans les chefs-lieux de cantons et surtout d’arrondissements. Les sous-préfectures sont en retrait du vote « Oui », comme en témoigne les résultats des communes d’Ancenis (71, % des inscrits soit – 9 points par rapport à l’arrondissement), Châteaubriant (51, % soit – 24 points), Paimbœuf (37 % soit – 30 points) et Saint-Nazaire (42 % soit – 23 points).

Ainsi, en moyenne, on observe un décalage d’une vingtaine de points entre le vote « Oui » des arrondissements et de leurs chefs-lieux.

Opposition la plus évidente à ce « Oui », le « Non » prôné à l’unisson par les républicains reste faible, n’étant que de 10 % dans tout le département, en dépit de fortes disparités. Il est logiquement faible dans les arrondissements ruraux, excentrés et peu peuplés, pour culminer dans la ville de Nantes. Ainsi, 1,7 % des électeurs inscrits votent « Non » dans l’arrondissement d’Ancenis, 1,9 % dans celui de Châteaubriant, 3,5 % dans celui de Saint-Nazaire, 7,5 % dans celui de Paimbœuf et 10 % dans celui de Nantes. En l’apparence, aucun des arrondissements n’est donc au-dessus de la moyenne départementale, sauf à y regarder de plus près : la ville de Nantes donne un « Non » record, 40 % des inscrits. Un « Non » en décalage se manifeste toutefois, particularisme affectif de cette consultation : Savenay (23 % de « Non »), donne ici un vote punitif contre le régime, probablement imputable au fait que la sous-préfecture y est déplacée au profit de Saint-Nazaire, en janvier 1868. Le souvenir de cette crise entre les deux communes est encore récent, et explique certainement le décalage des votes entre Savenay et Saint-Nazaire lors du plébiscite (Saint-Nazaire, plus « confiante » vis-à-vis du régime, donne 42 % de « Oui » et 14 % de « Non » dans ses votes).

Au « Non » vient de plus s’agréger une opposition tacite par l’abstention, sollicitée par les monarchistes, et plus commune, puisque concernant 28 % des électeurs inscrits dans le département. Les arrondissements ruraux restent préservés, avec 18 % d’inscrits s’abstenant dans l’arrondissement d’Ancenis, 23 % dans celui de Châteaubriant, 24 % dans celui de Paimbœuf, 30 % dans celui de Nantes, que vient étonnamment dépasser, d’ailleurs, l’arrondissement de Saint-Nazaire, avec 31 % d’abstention par rapport aux inscrits. Les abstentions demeurent plus fortes dans la plupart des chefs-lieux de cantons et d’arrondissements, mais restent cependant très stables dans la ville de Nantes, à 32 %.

Cette carte électorale de 1870 peut-elle se calquer sur celle du scrutin législatif à venir, moins d’un an plus tard ? Certaines similitudes sont au moins à noter. La carte du « Oui » de 1870 est en grande partie celle qu’adoptera le vote conservateur de 1871, bien que le paradoxe veuille que les monarchistes — légitimistes — en tête combattent ce « Oui » et ce régime en choisissant de s’abstenir. Il n’en demeure pas moins que le « Oui » est le plus fort dans les campagnes les plus isolées, le Vignoble nantais, le Castelbriantais et la région nazairienne, la plupart des hameaux, où l’administration est la plus écoutée des habitants, les communes limitrophes de départements plus favorables encore que sont l’Ille-et-Vilaine et le Maine-et-Loire, et où l’influence politique n’est donc pas vraiment celle de Nantes.

Dans le même temps, ce « Oui » devient un « Non » voire une abstention franche — jusqu’à constituer parfois la majorité, en ajoutant les « Non » aux abstentions — lorsque l’on se rapproche de nombre de chefs-lieux de cantons, de toutes les sous-préfectures, et, surtout, de Nantes et de Saint-Nazaire. La dynamique est la même dans les communes industrieuses et ouvrières bénéficiant de l’influence politique de ces grandes villes, comme à Indre, Chantenay et Rezé, où l’ « Empire social » reste une promesse et la question sociale, irrésolue.

Ces caractéristiques, nous les retrouvons en grande partie dans la carte électorale qui se fait jour en 1871, où des campagnes conservatrices font front à des villes plus libérales, sans forcément être républicaines. Cela s’observe partout en France, sans exclure ce faisant, et malgré le poids des traditions sociales et religieuses de l’Ouest, la Loire-Inférieure, où le républicanisme n’est plus forcément partout en « terre de mission », au regard des résultats successifs de quelques figures locales, Waldeck-Rousseau et Guépin en tête.

Pour autant, un vote d’hostilité monarchiste au régime, plus ou moins commun avec celui des républicains — en ce sens qu’il n’est pas un « Oui » — en 1870 reste le même vote d’opposition en 1871 alors que change cependant le régime. L’observation des abstentions semble donc plus objective que celle des simples « Non », qui restent à un niveau faible (deux fois plus d’abstention que de « Non » dans le département).

Les acteurs de la campagne anti-plébiscitaire de 1870, que les rapports de police disent volontiers dépités, en conjecturant sur leur démobilisation (quand les républicains, par exemple, considèrent ce succès « résistible » de l’Empire comme une semi-victoire), trouvent en tout cas une occasion supplémentaire et inespérée, dans une année initialement non électorale, pour renforcer leurs réseaux d’influence, leur poids dans la presse, et leur implantation territoriale dans les conseils municipaux et d’arrondissements.

Bientôt, droite comme gauche peuvent espérer présenter en Loire-Inférieure une nouvelle génération d’hommes prêts à prendre en main la vie publique locale et à orienter dans le sens de leurs philosophies politiques respectives — libérale ou réactionnaire, cléricale ou anticléricale, donnant le primat à l’ordre ou aux libertés — leurs électeurs et, espèrent-ils demain, leurs administrés.

Les élections de 1869, qui voient en Loire-Inférieure la victoire de candidats officiels, rentiers de la politique, mais une progression appréciable des républicains et de leurs idéaux dans l’opinion et dans les votes, fruit d’un patient activisme, n’impliquent un renouvellement législatif que d’ici de longues années, en 1875, théoriquement. Il y a donc du temps pour s’affirmer politiquement, dans chaque camp, en se donnant une crédibilité programmatique et des hommes pour porter les projets en question, qui ne soient pas des tribuns ou des notables, ou pas que cela du moins.

Toutefois, la guerre avec la Prusse en 1870 et la nécessité rapide de nouvelles élections générales bouleversent complètement ces perspectives. Au demeurant, les candidats puis les élus de février 1871 en Loire-Inférieure sont-ils prêts à assumer le rôle de législateurs, représentants symboliques de l’ensemble du peuple français et non plus de simples arrondissements ou cantons dont ils sont les conseillers ? Plus loin dans cet ouvrage, un portrait de groupe des facultés supposées de ces hommes et de leurs passés politiques aidera à y percevoir leurs aptitudes réelles au rôle de représentants, dans la défense d’intérêts nationaux tenant du bien commun et non plus d’une simple assistance intéressée aux clientèles électorales de leurs « fiefs ».

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