L’influence légitimiste dans les campagnes nantaises

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Tout au long du XIXème siècle, bien qu’enclavée, les campagnes voient se dérouler la grande lutte entre tradition et modernité et ce, dans toutes les formes que ce conflit revêt. Aussi, les différentes positions politiques coïncident-elles avec des réalités rurales nées de rapports divergents à la notion de progrès. Des hommes participent à ce légitimisme rural dans la région nantaise, promoteurs du « roi par la terre », à l’instar de Jules Rieffel (illustration), ingénieur-agronome.


  • Une thématique complexe

Selon qu’on lui accorde un sens théologique ou scientiste, le rapport à la terre change. Dans une acception traditionnelle du terme, les personnalités légitimistes ont contribué, en Loire-Inférieure, à l’essor d’une agriculture de qualité tout en se constituant une clientèle électorale.

La chute de Napoléon Ier en 1815 ne clôt le cycle des mutations tant politiques que sociale que débute la Révolution française. Bien que Louis XVIII soit restauré, le pays est à relever. Aux abois financièrement, chamboulée à Paris, la France sait ses provinces absconses. La Bretagne n’échappe pas à la règle. Deux raisons majeures ont conduit au drame. D’abord, la centralisation révolutionnaire puis impériale enlèvent à l’ancien duché son parlement et par là son consentement à l’impôt. Deuxièmement, la conscription imposée au pays pour garnir les armées de l’empereur ont dépourvu les campagnes bretonnes d’hommes, et en particulier celles de la Loire-Inférieure.

La fourchette chronologique que notre étude prend académiquement pour commencement l’été 1815, dans lequel on peut voir soit la défaite de Waterloo, le 18 juin ou bien le retour de Louis XVIII à Paris, le 8 juillet. Plus vaguement, nous bornons notre sujet aux premières années de la Troisième République, synonyme de marginalisation parlementaire pour les légitimistes (échec de 1881). Plus grave encore est la nouvelle qui arrive d’Autriche le 25 août 1883. La veille, le comte de Chambord, dernier représentant de la branche aînée des Bourbons, décède, laissant ses troupes exsangues et, pour la grande part, désespérées. Afin de traiter une question souvent aride et méconnue, nous optons d’abord pour une mise en perspective mi-nationale, mi-locale, des grandes inflexions agricoles. Ce travail étant réalisé, les notables légitimistes interviendront dans leurs divers comportements au fil du siècle. Une attention particulière sera portée à Charles-Étienne de Juigné (1825-1886).

  • Métamorphoses rurales en France et Loire-Inférieure

Les questions de la terre et de la reprise des activités agricoles sont des thématiques qui traversent le XIXe siècle. L’État et le département entreprennent tour à tour la remise en valeur de ces territoires sinistrés.

Or, la Restauration est synonyme d’une ébauche de politique agricole. Nous savons de quelle prudence joue Louis XVIII pour assimiler avec parcimonie les acquis politiques de la Révolution. Il en est de même pour les réformes sociales. Le Code Napoléon de 1804, ancêtre du Code civil (CC), est conservé, tout comme la vente de bien nationaux.

Quoique propice à soulever les ires de la frange ultra, cette posture s’inscrit dans la volonté du roi de concorde nationale. Dans ce climat de paix retrouvée, les activités économiques reprennent, favorisées après 1818-1819 par l’assainissement des comptes publics et l’enrichissement du Trésor opérées par le baron Louis, ministre des Finances du duc de Richelieu.

Néanmoins, les initiatives en Loire-Inférieure1 restent modestes. Les productions vivrières exclus, l’épisode impérial détériore la réalité agricole du département. Les terres pâtissent à la fois de l’émigration nobiliaire, du blocus continental et de la guerre.

Parmi les grands textes de la politique agricole française de la Restauration, il faut citer la création en 1819 d’un « Conseil supérieur de l’agriculture », sous le ministère Decazes. Cette politique est complétée par a circulaire relative aux assemblées agricoles, en 1820. Doté de délégués départementaux, le « Conseil supérieur » reprend en fait un canevas établi à la chute de Napoléon, par exemple, à Melleray.

En effet, dès 1816, le domaine de cette abbaye, à une vingtaine de kilomètres de Châteaubriant, se relevait par le travail de religieux sous la coupe du père Antoine. Ordonné prêtre en 1789, Anne-Nicolas-Charles Saulnier de Beauregard refuse de prêter serment à la Constitution de 1791. Émigré, il entra à l’abbaye des trappistes anglais de Lilworth (Dorsetshire) dont il devient le prieur en 1810. Rentré en France, il achète l’abbaye de Melleray et son domaine de cent cinquante hectares. Il repeuple le monastère avec des religieux britanniques et irlandais. Tout naturellement, le nom du père Antoine est proposé pour intégrer le « Conseil supérieur » dès 1819.

Charles X parachève cette ébauche de politique agricole en 1829, par la création par ordonnance royale d’un ministère indépendant relatif à l’agriculture. La chute du roi à l’été 1830 ne semble être qu’une rupture politique en ce sens qu’elle ne détourne pas les nouveaux pouvoirs publics des questions agricoles.

Malgré, nous le verrons plus loin, une réticence locale — très marquée à l’Ouest — les gouvernements de Louis-Philippe favorisent la création d’instances départementales. Aussi, un comice central est-il crée en Loire-Inférieure (1833), encourageant l’initiative privée. Il demeure cependant encadré par deux autorités fidèles au régime de Juillet : le conseil général, présidé par Évariste Colombel (1813-1856), et le préfet, Louis de Saint-Aignan (1767-1837).

Le souci de rentabilité est conforté par l’idéologie orléaniste au pouvoir tout comme une conception scientiste de la terre. L’avènement de Louis-Philippe coïncide chronologiquement avec les publications positivistes d’Auguste Comte. Celles-ci poussent les propriétaires citadins à investir dans les campagnes. En Loire-Inférieure, l’exemple de Jules Rieffel (1808-1888) est notoire. Né à Barr, dans le Bas-Rhin, ce fils de notaire entre en 1827 à l’école d’agriculture de Roville, en Meurthe-et-Moselle, et en sort major de promotion.

De passage à Nantes en 1829, il y rencontre le riche armateur Charles Haëntjens, conseiller général. Par ailleurs, ce dernier possède près de cinq cents hectares dans le lieu-dit de Grand-Jouan, à Nozay. Afin de rendre le domaine rentable, il s’attache les services de Rieffel, qui entreprend un grand défrichement dont la lande est la principale victime. Une société est créé, dont le capital est divisé en quatre cents actions de mille francs (1830).

En outre, le domaine de Grand-Jouan est le témoin du désenclavement des territoires ruraux par l’amélioration des chemins vicinaux, des voies de navigation (le canal de Nantes à Brest est achevé en 1840) et l’arrivée très progressive du chemin de fer. De plus, il devient au début des années 1840 un modèle départemental d’exploitation agricole à tel point de constituer dès 1842 un « Institut agricole », œuvrant à l’apprentissage des fils de propriétaires. Parallèlement, l’outillage est amélioré par une série d’innovations : la charrue de Fowler ou encore l’utilisation du chaulage. Les cheptels gagnent également en qualité. Le taureau durham est introduit dans l’Ouest et le développement des courses hippiques nécessite l’amélioration des espèces. Le premier concours national, organisé à Poissy en 1844, assure la réclame de toutes ces produits bonifiés.

Malgré ces prometteuses initiatives, la monarchie de Juillet n’a pas modifié le régime protectionniste qui régit la politique économique française depuis Louis XVIII2. La réussite des récoltes conditionne encore la stabilité des prix des grains et la nutrition convenable des populations. Trois années amorcent la crise. En 1845, la pomme de terre subit l’attaque d’un charançon, rendant la récolte désastreuse. En 1846 et 1847, la quantité du blé récolté s’effondre faisant enfler le prix du grain3. Une crise démographique s’enclenche. Alors que les décès augmentent, les naissances se tassent. La grogne du monde agricole est l’un des symptômes des difficultés du régime. En 1848, Paris précipite le trône de Louis-Philippe dans l’abime.

La dernière crise de subsistance de l’histoire de France engendre deux grandes conséquences. D’abord, l’ordre social établi depuis la Restauration est bousculé. Ensuite, la France adopte une politique économique libérale qui culminera sous le Second Empire.

1848 clôt l’épisode de la monarchie en France. Louis Philippe renversé, le gouvernement provisoire entend proclamer la République. La peur saisit l’ancienne administration et la grande majorité des propriétaires terriens là où les classes les plus basses (paysans et ouvriers) accueillent la révolution avec bienveillance et euphorie. Le morcellement de la propriété plus en avant et la mise en place du suffrage universel masculin entretiennent les illusions de changement. L’Assemblée constituante élue en mai 1848 prend les couleurs de cette réalité. Sur le plan national, les républicains modérés l’emportent. En Loire-Inférieure, ce succès est atténué par la résistance des légitimistes ruraux qui retrouvent l’hémicycle après dix-huit ans d’absence4.

Cependant, les enthousiasmes retombent rapidement. Les préoccupations ouvrières de la jeune République (journées de juin 1848) la détournent des problèmes de la terre. En donnant le suffrage à tous les hommes, le pouvoir avait cru fidéliser un électorat. La victoire de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidentielle (décembre 1848) puis les élections à la Législative d’avril 1849 ont raison de ces songes. Les listes conservatrices obtiennent la majorité absolue sous le vocable de « Parti de l’Ordre ». Dans le pays nantais, les légitimistes, plus ou moins libéraux, emportent la quasi-totalité des sièges5. Devant le mécontentement manifeste des territoires, une mise à jour est effectuée par la loi du 20 août 1851 ré encourageant les comices et dotant chaque département d’une commission d’agriculture.

Les conflits entre l’Assemblée conservatrice et Bonaparte, jaloux de son indépendance, sont terminés à l’aube du 2 décembre 1851. Deux plébiscites inaugurent le règne de Napoléon III. La grande répercussion de l’avènement de l’Empire dans les campagnes est principalement d’ordre économique. Le parti du libre-échange est pris. Les barrières douanières sont abaissés et 1861 voit la suppression de l’échelle mobile sur les grains. Conjuguée au développement des organismes de crédit encouragés par le pouvoir napoléonien, la mesure ouvre une ère de prospérité agricole dont le plus grand révélateur est le pic de population que la ruralité connait à la charnière des années 1850-1860. Ces dates passées, l’exode rural aura raison de cette vitalité démographique.

  • Le rôle et le poids électoral de la noblesse légitimiste

A la révolution de 1830, trois choix s’imposent aux légitimistes ne s’étant pas rallié à Louis-Philippe : le combat parlementaire moyennant serment au roi des Français, l’insurrection ou l’abstentionnisme total. En Loire-Inférieure, la dernière option est majoritaire. Durant l’équipée de la duchesse de Berry (1832), beaucoup d’aristocrates préfèrent atermoyer et ne pas bouger de leur château. On peut citer les exemples du marquis de Goulaine et Benjamin de Goyon6. Les condamnations et l’exil des protagonistes du soulèvement laissent le champ libre à ceux qui émigrent en leurs terres.

En parallèle, cet exil de l’intérieur se double d’une vague de démission qui secoue les assemblées nationales et locales. A Paris, cinquante-trois députés refusent le serment à Louis-Philippe auxquels s’ajoutent un grand nombre de pairs déchus (Bonald, Chateaubriand). Au sein du Conseil Général de Loire-Inférieure, l’hémorragie est conséquente. Sur vingt-et-un conseillers, seuls cinq éléments prêtent serments au nouveau régime. Sept démissionnent directement et neuf refuse le serment entraînant leur déchéance immédiate (marquis de Goulaine, Levesque).

Par conséquent, un esprit de survivance s’installe dans les campagnes ligériennes, sans grande publicité mais en prenant le pli de l’amélioration des sols et des bétails justifié par la capacité des notabilités à investir dans l’outillage modernisé et d’en faire jouir les paysans exploitant leurs domaines. Dans ces années où le légitimisme n’occupe plus le haut de l’affiche-presque sans discontinuité de 1830 à 1870, tout un « bloc social », pour reprendre le concept de René Bourrigaud7, participe à la modification des territoires de Loire-Inférieure. Néanmoins, cet élan est-il coordonné ou est-il le fruit d’initiatives purement personnelles ?

À cette question, nous serions tenté de répondre à la fois par l’une et l’autre proposition. D’un côté il est juste d’expliquer les mutations agricoles par le vœu propre d’un propriétaire désireux d’embellir ses biens. Les exemples font légions dans l’armorial domicilié dans le département. Songeons au marquis de Grandville, installé au château éponyme de Port-Saint-Père, qui organise, via la Société de Buzay, l’assainissement des rives de l’Acheneau8. Ajoutons le nom des Baillardel de Lareinty, anciens planteurs de Martinique, installé sous Louis XVIII au domaine de Port-Piétin, sur la commune de Blain.

À contrario, on peut déceler une volonté groupée, motivée par les activités du Cercle Louis XVI de Nantes. Ce dernier, d’apparence littéraire et crée au milieu du XVIIIe siècle, réunit en fait, après 1830, la quasi-totalité de la noblesse légitimiste du département. François Naud9 nous parle de dix-huit parlementaires sur soixante-huit comme étant membres du cercle de 1871 à 1940. Un buste du comte de Chambord trône au centre de la salle des réunions à côté duquel on aurait ajouté un portrait d’Édouard de Monti de Rezé en 1877, date de la mort de ce serviteur invétéré du Prince.

En plus d’être un lieu de réunion des adversaires de Louis-Philippe puis de Napoléon III, le cercle permet de se tenir informé des instructions du comte de Chambord, exilé en Autriche, des bouleversements parisiens mais aussi des progrès techniques dont les membres sont friands. En quelque sorte, c’est par la ville que la campagne se modernise et Nantes, comme cité politique et intellectuelle, amorce un mouvement. Parmi les membres notoires du cercle, citons premièrement Aristide de Grandville, évoqué plus haut, qui le préside à partir de 1836. Hippolyte de Cornulier-Lucinière, Henri Le Loup de la Biliais et Charles Leclerc de Juigné, respectivement introduits en 1834, 1858 et 1865, sont également des familiers de la rue Mathelin-Rodier10.

  • Incitations princières

Il ne serait pas rigoureux d’évoquer les préceptes d’Henri V sur les questions agricoles sans se pencher sur ses inspirateurs et ses devanciers, Et pour cause, la première partie du XIXe siècle est l’âge d’or de la pensée contre-révolutionnaire. Outre les Louis de Bonald et Joseph de Maistre dont l’œuvre fait encore autorité dans les milieux conservateurs, d’autres penseurs se sont proposé d’expliquer leur siècle en convoquant, un siècle avant les Annales, des sciences annexes telles l’économie et la sociologie. C’est le cas d’Antoine Blanc de Saint-Bonnet . Né à Lyon en janvier en janvier 1815, il y mourra en juin 1880. Quoique dressant un parallèle entre les questions sociales du XIXe siècle et les enseignements de la Révélation, ses écrits nous éclairent sur les principes auxquels la noblesse légitimiste était attachée.

Concernant l’agriculture, la pensée de Blanc de Saint-Bonnet est à chercher dans la Légitimité, traité qu’il publie en 1873 mais qu’il murissait déjà depuis près de vingt ans. Dans l’ouvrage trois grandes idées sont avancée par le philosophe.

D’abord, il interpelle sur le primat que l’agriculture doit toujours conservé sur l’industrie. On décèle un léger manichéisme qui caractérise la pensée contre-révolutionnaire. La pureté traditionnelle et ancestrale de l’agriculture, en un mot la ruraliré, s’oppose aux travaux pénibles et faiblement rémunérés des villes croissantes, nouveaux pôles de misère et d’exploitation :

« D’autre part, le véritable mérite remis en honneur, l’agriculture privilégiée, rendue possible aux classes élevées, rétabliraient, avec nos traditions et nos vertus des familles puissantes, capables de conserver nos droits tout en ouvrant un !it plus large et plus paisible au courant de nos chères populations. » p.300

Ensuite, Blanc de Saint-Bonnet souligne le caractère moralisateur et paternaliste de l’aristocratie dont l’autorité provient de la propriété foncière. On retrouve une nouvelle critique du morcellement de cette propriété :

« Pour le bien et pour la liberté des peuples, il faut que l’agriculture l’emporte, constamment sur l’industrie que l’aristocratie dans son corps principal ait sa source et conserve sa ‘base dans la propriété foncière que celle-ci en un mot, fasse les mœurs publiques et impose ses coutumes à l’industrie, au lieu d’en recevoir des lois et des habitudes mortelles. » p. 315

Enfin, l’auteur lyonnais replace la pratique agricole dans l’optique naturelle et surnaturelle de la Restauration. D’ordre sociale d’abord, elle tend ensuite à la restauration de la monarchie légitime qui, par la sanctification des âmes, est un vecteur de salut.

« Réfléchissons. Le droit public et la nation reposent politiquement sur l’aristocratie, l’aristocratie repose sur le sol, et la vertu sur un Roi sage. Agriculture et Royauté chrétienne, au lieu d’une loi athée dans une constitution anglaise, sont les deux conditions du bonheur c’est le lot que le ciel a fait à la France, et ce sont les deux éléments de sa constitution. » p. 328

Vers la fin du siècle, aux grandes heures du catholicisme social, d’autres publications reprendront les bases posées par Blanc de Saint-Bonnet. Citons l’incontournable Vers un ordre social chrétien de René de La Tour du Pin (compilé de 1882 à 1907), œuvre de référence de la pensée organiciste ultramontaine. Plus discrète sera le réquisitoire de Jean-Baptiste Coquille contre les conséquences du Code Civil, publié en 1894 sous le titre La France et le Code Napoléon.

Pour ce qui est du comte de Chambord, nous savons que les questions agricoles étaient au cœur de sa pensée et qu’il y attachait la même attention qu’au sort de la classe ouvrière. Néanmoins, un seul texte de la main du Prince nous est connu, il s’agit de la Lettre sur l’agriculture, rédigée en 1866. Très brève (deux pages), elle se divise en trois idées.

Henri V met en premier lieu le doigt sur les difficultés que connait déjà le monde agricole au milieu du XIXe. Il en rappelle l’importance dans la vie du pays en rappelant la célèbre maxime de Sully :

« C’est le sol qui nourrit la nation. C’est lui qui est le juste objet de l’attachement et du zèle dévoué de ses habitants. C’est sur lui qui pèsent les plus lourdes charges. Dans les crises publiques, c’est lui qui est toujours le plus sensiblement atteint, et, aux heures de détresse, c’est encore lui qui offre les dernières ressources et fait le plus généreusement les sacrifices suprêmes »

Dans un second temps, il juge néfaste le niveau des prix des fruits de la terre, trop médiocrement arrêtés. Il souligne que les agriculteurs n’en tirent aucun profit compte tenu de leur travail :

« Quoique les progrès agricoles et les améliorations introduites dans les différentes cultures n’aient pas cessé de se développer, quoique les rapports des concours et des comices témoignent du zèle, de l’intelligence et des sacrifices de nos agriculteurs, en ont-ils été récompensés par leurs produits ? Non. »

Henri V clôt sa lettre par une série d’interrogations qui l’amène à demander qu’on lui fasse remonter des informations. Ce procédé, très employé par le Prince, lui permet de recevoir à Frohsdorf un nombre importants de mémoires sur l’état de la France sur des sujets très divers (politiques, économiques, sociaux). Ainsi, affine-t-il, dans le secret de son exil, des idées politiques propres qui additionnées, constituent un programme politique sans le nom.

  • L’essor des comices

Rappelons que ces associations agricoles résultent de l’œuvre des ministres Jean-Baptiste Dumas et Louis Buffet et de la loi d’août 1851. Les commissions départementales d’agricultures conservaient néanmoins un fonctionnement contrôlé par l’État. Ainsi, chaque membre représentant un canton (dont le découpage sera repris pour les comices) était nommé par le préfet. Quoiqu’incarnée par des personnalités neutres sous la IIe République, le passage à l’Empire fera occuper la fonction par des hommes fidèles à Napoléon III. Cela n’ira pas sans poser de problèmes car la commission est également composée par les présidents de comices, pour beaucoup légitimistes ou adversaires politiques des autorités. Arrêtons-nous sur l’un d’eux et sur le comice qu’il organisait, le comte Charles-Gustave Leclerc de Juigné (1825-1900).

Propriétaire du Bois-Roaud (Chéméré), il modernise sensiblement le domaine. Amoureux des chevaux et membre du Jockey Club de Paris, il crée haras et écuries qui attire maréchaux-ferrants et palefreniers et qui permettent de lui attirer de solides électeurs. Son œuvre agricole se poursuit au sein du canton de Bourgneuf-en-Retz. En 1865, il participe à la création du comice éponyme qu’il dote de moyen financier pour acheter engrais, outillage et bestiaux. Vingt-cinq fondateurs versent 50F de cotisations annuelles alors que les fermiers souhaitant adhérer au comice, les agriculteurs en donnent cinq. Avec ses capacités d’investissement, la race parthenaise, reconnue pour la qualité de son lait et de sa viande, est largement introduite dans le canton.

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Charles de Juigné (1825-1886), notable légitimiste du Pays de Retz

Notons que sous l’impulsion du comte, conseiller général des 1865, il est entrepris de quadriller le pays de Retz du chemin de fer. L’idée d’offrir des débouchés aux produits haut de gamme, souvent primé par les comices est fondamentale dans la pensée de Juigné. En 1869, la ligne Nantes-Pornic qui joint entre autres Bourgneuf, Sainte-Pazanne et Bouaye est inaugurée.

Bien que le comte de Juigné jouisse de la tolérance plus ou moins marquée de la part du président du Conseil général de la Loire-Inférieure, Ferdinand Favre, la victoire toujours plus effective d’une version centralisatrice de l’État, surtout sous le Second Empire et dans les premières années de la Troisième République, en contradiction avec la vision décentralisatrice que les magnats ligériens entendent leur accoler, amène les tensions parisiennes à s’inviter dans les territoires ruraux par le biais des autorités locales. De là,  des conflits fréquents naissent entre les autorités préfectorales, bonapartistes puis républicaines, et la noblesse propriétaire, qui demeure attachée au comte de Chambord. En 1878, par exemple, des tensions apparaissent, car le sous-préfet n’est pas été averti de la tenue d’un concours agricole.

  • Le poids électoral de la noblesse légitimiste dans le pays nantais

Force est de constater que malgré les atteintes porté à l’ancien ordre social depuis a révolution de 1848, les campagnes nantaises semblent résister et conserver, par les comices-organes contrôlés par les nobles auxquels tout agriculteur peut adhérer- les pratiques de la Restauration. Tout naturellement, ce maintien de ces données sociologiques, encouragé par les travaux des théoriciens contre-révolutionnaires et des instructions d’Henri V, expliquent en partie le succès électoral de la noblesse légitimiste quand celle-ci se verra autorisée à participer aux élections nationales. La première occasion se présente aux législatives de 1871.

Sur les douze élus, tous sont issus de la liste conservatrice présentée à la fois par la bonapartiste Union Bretonne et la légitimiste Espérance du Peuple. Outre cette victoire d’apparence globale, il n’y a que sept élus représentant une mouvance légitimiste très contrastée . Géographiquement, on découvre déjà deux places fortes de ce légitimisme. Il s’agit du pays de Retz, qui dès 1876, sera divisé en deux circonscriptions distinctes et de l’arrière-pays nazairien, au contact du Morbihan et de l’Ille-et-Vilaine. Sur le plan local, les légitimistes reconquièrent la majorité au conseil général en 1872 après la bévue de 1870 et la conserveront jusqu’au crépuscule du siècle.

En 1876, le scrutin majoritaire est rétabli pour les législatives organisées en mars. Comme en 1871, les zones urbaines échappent aux conservateurs mais certaines campagnes, comme le vignoble, élisent un bonapartiste. Ne reste que dans l’escarcelle des légitimistes l’arrondissement de Paimboeuf (de Juigné), la 2ème circonscription de Saint-Nazaire (La Rochette) et la 3ème circonscription de Nantes (La Biliais). La dissolution de la Chambre en 1877 et les élections qui s’ensuivent conservent les équilibres dans le département. Malgré, ce renouvellement de confiance, deux facteurs vont effriter la résistance de la noblesse légitimiste élue.

Le 24 août 1883, Henri V décède en son château de Frohsdorf laissant sans postérité la branche aînée des Bourbons. Une division s’opère selon qu’on reconnaisse les droits au trône de la branche Orléans – à laquelle la majorité des députés et des partisans se rallient ou de la branche d’Anjou représentée par les princes carlistes espagnols. Cette crise du parti royaliste se retrouve amplifiée par la marginalisation toujours plus effective des députés à la Chambre au sein d’une « Union des droites », constituée dès les législatives de 1885 et ralliée dès 1892 à la République selon les incitations pontificales.

Consécutivement, une nouvelle droite s’enracine dans les territoires ruraux. Cette droite a assimilé la République mais aussi ses conceptions positivistes à tel point que ses membres considèrent que le désenclavement des campagnes passe par une modernisation libérale des pratiques agricoles, en rupture avec les usages traditionnels. Cette inflexion est à corréler avec la perte de puissance déjà amorcée de l’Église, malgré une profonde résistance dans le pays de Retz lors des évènements de 1905. Tous ces éléments expliquent que les députés ne se définissent plus que par des étiquettes très générales : « conservateurs », « de droite », « nationaliste ». Jules Galot, élu de 1898 à 1906 par l’arrondissement de Paimboeuf, illustre bien cette mutation. Successeur de Juigné à la députation, il est membre de l’Action libérale (catholiques ralliés) et précède Jacques de Juigné, neveu du premier, proche du duc de Guise et cadre de l’Action française.

Benjamin RATICHAUX


1 — Autre concession à la Révolution, la Restauration conserve le découpage départemental pourtant bourreau des anciennes provinces aux droits divers. Dans la famille royale, le duc d’Angoulême, libéral lors du retour des Bourbons et moins ensuite, s’exprima en 1814 par ces mots : « Nous préférons les départements aux provinces. »

2 — Concernant les grains, une échelle mobile interdit l’importation des blés étrangers quand la récolte nationale est bonne.

3 — De 19,75 francs en 1845, le prix du blé passe à 24,05 en 1846, puis 29,01 en 1847.

4 — Toute la durée du régime de Juillet, les légitimistes ne sont jamais parvenus à faire élire un député en Loire-Inférieure, en dépit de résultats électoraux croissants.

5 — Sur les dix députés, deux se singularisent par leur étiquette bonapartiste. Il s’agit de Ferdinand Favre (Saint-Sébastien-sur-Loire) et Joseph-Marie Desmars (Savenay).

6 — Ces nobles qui jugent délicate la présence de la duchesse de Berry dans l’Ouest seront a posteriori dédaignés par les participants au soulèvement légitimiste.

7 — Bourrigaud René, Le développement agricole au XIXe siècle en Loire-Atlantique, Nantes, CDMOT, 1994

8 — Rivière d’une trentaine de kilomètre prenant sa source au nord du lac de Grand-Lieu et se jetant au Pellerin dans la Loire. Elle traverse notamment la ville de Port-Saint-Père.

9 — Naud, François, Les parlementaires de Loire-Inférieure sous la Troisième République, Mayenne, ERO, 2009

10 — Jusqu’en 1872, le Cercle y tenait ses séances. Depuis cette date, il occupe l’hôtel Montaudouin en face de la colonne Louis XVI.

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