L’inauguration de la gare ferroviaire de Laval (1855)

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Prétexte évident à des festivités grandioses, associant clergé et administration, l’inauguration de la gare de Laval est un événement important pour la préfecture mayennaise, qui se vit jusque-là trop souvent coupée des grands centres urbains de l’Ouest, Nantes et Angers, et semble ainsi entrer de plain pied dans la Révolution industrielle. Cette spectaculaire inauguration, qui se tient en août 1855, est surtout connue à travers les journaux locaux.


  • L’émerveillement de L’Écho de la Mayenne

Logiquement, l’événement fait la Une des journaux locaux, à commencer par L’Écho de la Mayenne. Dans son édition du 16 août 1855, lCharles Maignan narre ainsi l’inauguration de la « gare du chemin de fer » en ces termes :

« Après les Vêpres, à la suite du Te Deum chanté pour la fête de l’empereur dans l’église Saint-Vénérand, le clergé réuni des trois paroisses, accompagné des autorités civiles, judiciaires, militaires et administratives de notre ville, s’est rendu, bannières et croix en tête, en milieu d’un nombreux détachement de gendarmes à pied et à cheval, de troupes de ligne et de pompiers, à la gare du chemin de fer, entourée par des flots de population. »

La foule est si dense qu’elle s’étend en certains endroits sur plus d’un kilomètre de longueur. Un autel, de même qu’un parterre de fleurs et d’orangers sont même installé, face au pont de la route de Paris.

  • « Bénissez ces rapides convois »

Locomotives et gares sont bénis dans une même démarche par l’archiprêtre Gérault, venu de Saint-Vénérand. Le discours de Gérault est intéressant, sur le thème du positivisme technique et industriel alors émergent, dont le chemin de fer est une parfaite représentation. L’Indépendant de l’Ouest le reproduit dans son numéro du 17 août, in extenso qui plus est :

« Bénissez ces rapides convois, et ordonnez qu’ils servent, non à communiquer aux peuples des doctrines de désordre qui précipiteraient la ruine de la société, mais à éclairer les hommes sur leurs véritables intérêts moraux et religieux, et à les unir dans une fraternité universelle, par la communion d’une même foi, et d’une même charité. »

On y perçoit donc un discours qui, tout en vantant la technicité nouvelle du chemin de fer, met en garde de manière implicite contre la contre-société républicaine prônée, en sous-main par les « doctrines de désordre ». Il faut rappeler que le contexte est, alors, celui du Second Empire, mais encore, celui de l’Empire « autoritaire ».

Excessif voire réactionnaire en apparence, le propos de l’archiprêtre ne l’est pas tant si l’on considère objectivement la grève récente des ouvriers-charpentiers du viaduc de Laval, mouvement violemment réprimé par le Gouvernement. Le propos de Gérault agit donc comme un avertissement en connaissance de cause, se rapportant en filigrane à un contexte local. C’est, plus généralement, les mouvements sociaux des cinq années précédentes que vient évoquer cet appel contre les doctrines « qui précipiteraient la ruine » : grèves des mines de charbon d’Épineux-le-Seguin et de La Bazouge-de-Chéméré, notamment.

  • Une épopée : le Grand transversal

Certes, comme l’indique avec raison Jacques Salbert dans une contribution sur le Grand tranversal, les phrases de Maignan, « placées dans un autre contexte, auraient pu présenter l’apparence du délire ». Mais cette euphorie populaire, comme du clergé et de l’administration, autour de la mise en place d’une simple gare dans la ville-préfecture de la Mayenne, s’explique en fait par le contexte général de modernisation que connaît Laval. C’est en effet alors l’époque des débuts des canalisations de la Mayenne et de la Vire, destinés avant tout au transport de produits agricoles. Plus généralement, c’est alors le moment de grands travaux urbanistiques dans cette ville.

Les travaux de mise en place desdites canalisations sont d’ailleurs assurés par la même société gérant le chemin de fer local : la Compagnie du chemin de fer Grand transversal de l’Ouest, présidée par un dénommé Mosselmann. La modernisation économique de Laval est donc alors objectivement l’œuvre d’un seul homme.

Il y a alors pour le Gouvernement la conscience claire que l’Ouest de la France est sous-industrialisé. La perspective d’attractivité économique qu’offre alors la constitution d’un vaste chemin de fer, de Cherbourg à Périgueux, s’accompagne occasionnellement d’une reprise en main politique des administrations locales. En témoigne ainsi l’attitude du ministre Adolphe Billault, qui au nombre des préfets jugés défaillants, et devant donc être « changés de résidence », fait figurer en 1857 celui de la Mayenne, Gabriel Cortois de Charnailles, remplacé par Joseph Bélurgey de Grandville, jusque-là en poste dans l’Aube, et jugé plus volontaire.

En Mayenne comme ailleurs, enjeux politiques et industriels sont intimement liés, alors que progresse une vision technicienne de l’organisation sociale. Nous n’en sommes alors qu’aux prémices de la révolution industrielle en France, qui renforcera progressivement cet alliage.

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